Stéphane Beemelmans : «Pour une démarche capacitaire commune dans l’armement»

Secrétaire d’Etat allemand à l’Arme­ment et à l’Administration, Stéphane Beemelmans est aussi lieutenant de réserve de l’armée française et maîtrise parfaitement la langue de Molière. Fils d’un diplomate allemand et d’une ensei­gnante française, il est depuis treize ans le fidèle collabora­teur de l’actuel ministre de la Défense, Thomas de Maizière.

L’Europe de la défense a besoin de nou­veaux projets franco-alle­mands et européens. Mais ça bloque. Pourquoi ?

 

Il n’y a pas de problème d’analyse entre l’Allemagne et la France et entre les pays européens. Il y a un problè­me de réalisation. Tous sont d’accord que l’on ne peut pas continuer ainsi dans le domaine de l’armement. Parce qu’à moins de faire des efforts démesurés, les pays ne sont plus capables à eux seuls d’assurer la survie de leur industrie. Le problème, c’est que le réflexe des pays est d’abord de protéger et ensuite de trouver de nouveaux marchés. Or, la protection de l’intérieur et la recher­che de la voie vers l’extérieur conduisent non pas à échanger avec le voisin, puisque l’on protège son intérieur, mais à chercher de nouveaux clients. On se retrouve donc à quatre ou cinq pays européens pour offrir le même bateau ou le même avion à un pays tiers. Une fois sur deux, c’est un pays européen qui gagne. Mais chaque fois, ce sont quatre ou cinq pays européens qui perdent.
Mais entre savoir que l’on ne peut pas continuer ainsi et en tirer des conclu­sions pour soi — et pas pour le voisin, ce que l’on sait trop bien faire — c’est autre chose. Sur ce point, le commis­saire Barnier et la Commission euro­péenne ont vu qu’ils avaient une chance. Et je crois qu’il y a une chance réelle car les capacités d’auto-solution du problème ne sont pas partout aussi bonnes.


La construction d’un drone euro­péen, unique et commun, est-elle possible ?

Depuis que je suis en fonction, je me bats contre l’idée de deux drones européens différents. Je trouve cela aberrant. C’est un point sur lequel j’aimerais convaincre et je crois avoir convaincu les responsables en la matière des deux côtés du Rhin. J’ai signé deux premiers accords l’année dernière, une lettre d’intérêts puis une déclaration d’intérêts. La première avec le directeur général de l’arme­ment, la seconde avec le directeur général de l’armement et les deux chefs d’Etat-major, sur la coopération franco-allemande dans l’armement. La pièce maîtresse de ce papier est pré­cisément le développement conjoint d’un drone MALE du futur. J’ai toujours dit que dans la mesure où un Talarion ne se développe pas tout seul et a besoin des commandes de l’Etat, je ferais tout mon possible pour bâtir un projet de drone autour de l’axe franco-allemand. En Allema­gne, sur les 6 ou 8 derniers mois, vous ne trouverez pas d’articles par­lant sérieusement du dévelop­pe­ment du Talarion. A ma demande, EADS a d’ailleurs renoncé de ce fait à mettre le nom Talarion en avant. Maintenant il faut que ces deux accords se réalisent.

 

L’aéronautique reste le secteur moteur de la coopération franco-allemande. Pourquoi un EADS naval, avec DCNS et TKMS, n’a-t-il pas pu voir le jour ?

Par manque de confiance. Voyez-vous, il y a des millions d’hommes qui ne se sont pas mariés avec des millions de femmes. Parce que, visiblement, ces hommes n’ont pas réussi à convaincre ces femmes qu’il serait mieux d’être ensemble que d’être seul. Et vice versa. Depuis que ce ne sont plus les parents qui déci­dent, le mariage est une chose qui se fonde d’un commun accord entre les parties concernées. Construire l’EADS des mers, c’était aussi faire un ma­riage. Mais dans le cas concret, une des entreprises veut ou voulait et une autre ne veut ou ne voulait pas. Et ce n’est pas à moi de leur dire ce qu’il faut faire. Néanmoins il y a actuel­lement des mariages en préparation dans d’autres secteurs de l’armement. Je propose mon aide, mais c’est aux entreprises concer­nées de voir si à deux, la vie sera plus rose. C’est une décision écono­mique qui engage la responsabilité des patrons et non celle de l’Etat. Je n’ai d’ailleurs aucune responsabilité politique sur la gouvernance des entreprises — ce qui me met dans une toute autre situa­tion que les pays ayant des industries étatiques et une respon­sa­bilité sur les entreprises au même titre que sur les soldats.

 

Quels autres projets sont envi­sagés pour développer l’Europe de l’armement ?

Outre les projets actuels tels que le «Pooling and Sharing» ou «Smart Defence», j’attends les propositions que va faire le commissaire Barnier. Je vais faire mon possible pour sou­tenir les efforts dans ce domaine. J’aimerais que nous adoptions une approche qui soit plus appuyée sur le capacitaire que sur l’industriel. En Allemagne, le ministre a donné une directive très claire : nous n’achetons que ce dont nous avons besoin, et pas tout ce qui nous est proposé. Pour aider à clarifier la situation dans le domaine industriel européen et sur­tout pour l’axer sur le long terme, il nous faut, entre pays européens, réfléchir ensemble, dès aujourd’hui, à ce dont nous aurons besoin à moyen et long termes.

 

Weimar plus est-il un cadre approprié pour cette démarche commune ?

Pour l’instant, les réflexions se font malheureusement dans chaque capitale et pas en commun. J’ai parlé à l’Agence européenne de la Défense d’un système possible pour réunir les besoins capacitaires futurs des nations pour, à partir de cela, essayer de bâtir un projet commun. Et je pense que chacun y trouvera sa part. La question, aujourd’hui, est de savoir si nous avons les moyens de développer en commun les armes dont nous aurons besoin demain, comme le drone, et de s’organiser pour mobi­liser ces moyens maintenant. Sinon, dans 10 ou 15 ans, nous achèterons sur étagère ce que d’autres ont produit.

 

Comment évaluez-vous le niveau de proximité des administrations de défense françaises et leur capacité à collaborer ?

Il y a un travail de rapprochement qui s’est déjà fait, il en existe plein d’exemples prodigieux. En regardant de près, nous trouvons une vingtaine de st-cyriens dans les universités de la Bundeswehr, et une vingtaine d’officiers allemands à St-Cyr. Au niveau du ministère, nous avons une demi-douzaine d’officiers français travaillant à Berlin ou Bonn, et j’ai de nombreux collaborateurs en ce moment à la DGA. La dernière fois que j’ai réuni les officiers et civils allemands de la défense en poste à Paris, j’ai fait la connaissance d’une quarantaine d’officiers et de civils travaillant dans les Etats-majors et administrations français. La récipro­que est vraie. Et je ne compte pas tous les généraux français qui sont passés par l’école de guerre de Hambourg. Ce sont donc des fonda­tions sur lesquelles on peut dresser des cathédrales. Mais en définitive, cela dépend toujours de la volonté politique des architectes. En France comme en Allemagne, les ministres de la Défense changent régulière­ment. A ce niveau donc, il manque souvent de continuité dans les rapports. A son arrivée, l’architecte découvre donc un fondement solide, mais il hésite à l’utiliser comme base d’une construction commune, d’autant plus que les priorités nationales tendent à masquer les opportunités internationales. Donc si le fondement franco-allemand est exceptionnel et unique en son genre, c’est aux archi­tectes d’en faire quelque chose. C’est l’impulsion politique qui déter­mine les priorités.

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