Syrie : les services dans la guerre

La guerre civile syrienne a aussi fait des dégâts au niveau des services secrets du régime. En arrivant au pouvoir, Bachar el-Assad s’est efforcé de «rationaliser», un peu, leur fonctionnement : le renseignement militaire du général Khalil (remplacé par le général Shawkat en 2005), tout en maintenant la liaison avec certains services étrangers (entre autres la DST française), s’occuperait prioritairement des questions militaires, tandis qu’Ali Mamlouk, directeur de la Direction générale de la sécurité de 2005 à 2010, serait en charge des questions de renseignement et de contre-espionnage, tout en développant ses relations internationales.

La guerre a complètement bouleversé le paysage, et certaines vieilles pratiques sont de retour : ainsi l’affaiblissement du pouvoir central a permis aux différents potentats de monter en puissance, et la compétence des services se fait en fonction des intérêts de chacun, souvent sur une base géographique. Par exemple à Homs : le renseignement militaire, qui contrôle le centre-ville, avec les évêchés, gère aussi toute transaction financière des églises ou des mosquées. Ce service se pique même d’avoir deux comptes Facebook constamment actualisés : www.facebook.com/Syr.Mil.Intelligence/ et www.facebook.com/Syrian.Mil.Intelligence/. Sur la zone adjacente au centre-ville de Homs, c’est le service de renseignement de l’armée de l’air qui est présent. L’Unité antiterroriste, en noir intégral, était également présente à Homs, selon des informations de TTU. Un enchevêtrement parfaitement démontré par les rapports de la commission d’enquête de l’Onu sur la Syrie, qui répertorie un entrelacs de lieux de détention contrôlés par chacun des services de sécurité et de renseignement.

A ce réseau complexe s’ajoutent les doublons entre services, par exemple le fait que le renseignement militaire et la Direction générale de la sécurité disposent chacun d’une branche «Palestine», mais aussi le manque de coordination, et ce malgré la présence d’un coordonnateur du renseignement (National Security Bureau). Conséquences : des trajectoires complexes comme celle d’Ali Mamlouk.

Ce professionnel des services syriens, en poste au Liban pour le renseignement militaire de 1982 à 1986, a ensuite travaillé à la Direction générale de la sécurité de 1986 à 1994, puis en tant qu’adjoint du responsable du Service de renseignement de l’armée de l’air de 1994 à 2005. Après son passage à la tête de la Direction générale de la sécurité (2005-2010) puis en tant que coordonnateur du renseignement, sa «chute» en mai 2015 lui a en réalité permis de mieux rebondir. C’est lui qui joue les «monsieur bons offices» à l’étranger au profit du régime syrien : en Egypte fin 2015, où il réussit à faire rétablir les relations diplomatiques entre Damas et Le Caire ; en Russie en mai 2017, lorsqu’il rencontre le secrétaire du Conseil de sécurité russe Nikolaï Patrouchev, ainsi que ses homologues iranien (Ali Shamkhani) et irakien (Faleh al-Fayad). En novembre 2017, le journal libanais Al-Akhbar indiquait qu’un canal de communication avait été instauré entre Mamlouk et Mike Pompeo, alors directeur de la CIA.

Chaque service possède également sa propre armée, comme les bérets rouges du renseignement militaire, qui se sont occupés de sécuriser la ligne de front à Alep et qui contrôlaient les check-points, jusqu’à ce que l’Armée arabe syrienne prenne le relais en 2016. Pour les renseignements de l’armée de l’air, ce sont, entre autres, les Tiger Forces ou encore la brigade Jérusalem, composée majoritairement de Palestiniens. Des troupes qui ne cachent d’ailleurs pas leur rattachement à tel ou tel service.

Enfin, selon certaines informations obtenues par TTU, ce sont les hommes du General Security Directorate (Idarat al-Mukhabarat al-Amma) qui se font les plus discrets, du moins en apparence. Mais d’un point de vue général, conséquence de l’état de guerre et des batailles entre services, c’est l’armée qui semble aujourd’hui s’imposer face aux services, les remplaçant même dans certaines localités. La puissance des services a également obligé, à plusieurs reprises, le pouvoir syrien à des «reprises en main», par exemple à Sweida, où le responsable des Forces de défense nationales (FDN) syriennes, proche du renseignement militaire, a été remplacé il y a quelques années par un membre du Parti Baas ; ou à Sqelbiyeh où, suite à un conflit entre le renseignement militaire et le responsable local des FDN, ce dernier a obligé le premier à rester en-dehors du village.

Plus généralement, l’habitude que le chef du service soit doublé par un adjoint alaouite, qui peut avoir plus de poids que le responsable officiel, reste également assez présente. Ironie de l’histoire, la considération de la population à l’égard des Mukhabarat a évolué : craints pendant de nombreuses années, ils seraient, selon une source, à présent respectés et vus comme des personnes qui «défendent le pays». Les membres des services n’hésitent donc plus à se présenter comme tels, une pratique inconcevable il y a quelques années.

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