Russie : comment fonctionne le dispositif de renseignement et de sécurité ?

A l’approche des élections présidentielles russes, TTU fait le point sur le fonctionnement du dispositif de renseignement et de sécurité russe, auquel Vladimir Poutine a toujours accordé une attention particulière.

Au sommet de la pyramide, Nikolaï Patrouchev. Ce proche de Poutine, directeur du FSB de 1999 à 2008, est depuis 2008 le secrétaire du Conseil de sécurité russe. Une instance où le Président et plusieurs de ses ministres et directeurs de services débattent des questions-clés relatives à la Sécurité nationale russe. Fait peu connu, la dernière réforme du Conseil de sécurité, intervenue en 2011 (décret présidentiel 590 du 6 mai 2011), a étendu le pouvoir du Conseil, dont l’une des missions est désormais «la coordination de l’activité des services fédéraux du pouvoir exécutif pour la réalisation des décisions prises par le Président dans le domaine de la protection de la sécurité nationale». Le précédent décret sur le rôle du Conseil de sécurité, daté de juin 2004, indiquait seulement que le Conseil était chargé de «préparer (pour le Président) les propositions relatives à la coordination» des services fédéraux pour les questions de protection de la sécurité nationale. Patrouchev serait-il devenu un «coordonnateur du renseignement» qui ne dit pas son nom ? La réponse paraît positive, comme le montrent ses rencontres, y compris avec ses homologues étrangers, mais également plusieurs études et articles de presse allant en ce sens. Même si Patrouchev, selon une étude réalisée par Mark Galeotti en 2016, «arbitrerait les disputes qui ne sont pas suffisamment sérieuses pour être remontées au Président».

Pour ses tâches, Patrouchev s’est entouré, au sein du personnel permanent du Conseil, d’anciens des services, de la Police ou des militaires. Par exemple, l’un de ses adjoints, Oleg Khramov, en charge des questions de sécurité de l’information, est l’ancien responsable du renseignement extérieur (DOI) du FSB ; ou l’un de ses conseillers, Vladimir Nazarov, qui suit les questions de lutte contre le terrorisme. Moins connu, un des référents du Conseil de sécurité en charge, entre autres, de la Géorgie et de la Transnistrie, il y a quelques années, avait auparavant servi, de 2003 à 2007, en tant que représentant du SVR à Washington sous la couverture de conseiller supérieur de l’ambassade…

Toutefois, les missions de Patrouchev ne se limitent pas aux questions de coordination : amené à voyager à l’étranger, il rencontre non seulement ses homologues, ainsi que les directeurs des services de renseignement et de sécurité, mais il joue également les émissaires du Président, en rencontrant les dirigeants politiques haut placés. Parmi ses rencontres ces derniers mois, les Premiers ministres israélien et thaïlandais, les Présidents palestinien, algérien, argentin, brésilien et afghan. L’envie de retourner sur le terrain tenaille-t-elle Patrouchev ? C’est une possibilité. La presse russe a révélé ces derniers jours son implication dans une enquête relative à un trafic de drogue. La cocaïne en provenance de l’Argentine était envoyée en Russie avant d’être acheminée vers l’Europe, avec la complicité de quelques membres de la mission diplomatique russe à Buenos Aires peu scrupuleux. Pour pouvoir définitivement démanteler la filière, les paquets de cocaïne, remplacés par de la farine, auraient été convoyés («livraison contrôlée») par Patrouchev vers Moscou, à son retour d’Argentine en décembre dernier. Mais le secrétaire du Conseil de sécurité n’est pas le seul à se piquer de relations internationales…

Ministre de la Défense de 2001 à 2007, Sergueï Ivanov était également chargé de la liaison avec la conseillère nationale de sécurité américaine Condoleezza Rice, au détriment des secrétaires au Conseil de sécurité russe de l’époque (Vladimir Rushailo puis Igor Ivanov). Quand Dmitri Medvedev devient Président, cette liaison est confiée à Sergueï Prikhodko, assistant du Président russe spécialisé dans les relations internationales. Mais, après le retour de Poutine à la Présidence, Sergueï Ivanov paraît avoir eu à réactiver ses contacts outre-Atlantique. TTU indiquait en janvier dernier qu’Ivanov, officiellement «représentant spécial du Président aux questions de transport, d’écologie et de protection de l’environnement» depuis août 2016, avait organisé la rencontre en juin 2017 entre Vladimir Poutine et Henry Kissinger, afin de préparer la première rencontre entre les Présidents russe et américain en marge du G20 de Hambourg, qui se tenait en juillet 2017.

Mais même quand il était Premier ministre, de 2008 à 2012, comme le relève l’ambassadeur français Claude Blanchemaison dans son ouvrage récemment sorti («Vivre avec Poutine». Editions Temporis), Poutine «avait pris la précaution de rattacher les ministères de force au Premier ministre». Les nominations faites par Dmitri Medvedev à la tête des services le confirment : Alexandre Bortnikov à la tête du FSB, et Nikolaï Patrouchev au Conseil de sécurité. Poutine confirmera cet état de fait, indirectement, lors de sa conférence de presse du 14 décembre dernier, en indiquant qu’il avait «en général, une relation indirecte avec les activités des services spéciaux et les relations internationales» quand il était Premier ministre de Medvedev.

La forte puissance du secrétaire du Conseil de sécurité russe est contrebalancée par l’accès direct qu’ont les directeurs du FSO (protection des personnalités), du FSB (contre-espionnage et sécurité intérieure), de la Garde nationale et du SVR (renseignement extérieur) au Président, à qui ils adressent également leurs rapports. Ce que Vladimir Poutine lui-même a indirectement confirmé lors de sa conférence de presse du 14 décembre, en évoquant une rencontre avec le directeur du FSB en 2016. Car les directeurs de ces quatre services, comme l’indiquent les textes juridiques russes, dépendent du Président, qui a nommé à leur tête des proches, qu’il a connus bien avant d’arriver au Kremlin pour la plupart, comme Bortnikov et Narychkine.

A cette concurrence entre services s’ajoute un entrelacs de missions confiées aux services, qui amène à conclure qu’un service peut surveiller les autres… Ainsi, le contre-espionnage militaire du FSB (3e Direction) qui, comme le reconnaissait son directeur dans une interview en novembre 2010, «via un monitoring permanent informe la direction du FSB et du ministère de la Défense sur les problèmes au sein des Forces armées, ainsi que la préparation au combat et les capacités de combat de l’armée», dispose d’un département en charge du renseignement extérieur (3e département) ; et d’un autre département (directeur : Rashit Alimov) chargé de la Garde nationale, tandis que la 4e Direction du FSB (sécurité économique) comprend une direction «M» chargée du «contre-espionnage aux ministères de la Justice, de l’Intérieur et des Situations d’urgence». De son côté, la Garde nationale empiète à la fois sur les compétences du FSB et du ministère de l’Intérieur dans la lutte contre la criminalité et le terrorisme, et le SVR dispose de ses propres antennes, sur le territoire russe, en charge du recrutement de citoyens étrangers et du renseignement extérieur. Enfin, c’est le FSB qui a la mainmise sur le Comité national antiterroriste (NAK), chargé de la coordination opérationnelle antiterroriste entre les différents services, et auquel participent SVR, Garde nationale, ministères et armée.

Le traitement de la question syrienne par le pouvoir russe montre parfaitement la complexité du dispositif sécuritaire russe : y prennent part le ministre des Affaires étrangères Sergueï Lavrov, mais également son adjoint en charge du Moyen-Orient, Mikhail Bogdanov, qui cumule cette fonction avec celle de «représentant spécial du Président pour le Proche-Orient», sans oublier le «représentant spécial du Président pour le règlement politique de la Syrie», Alexandre Lvovitch Lavrentiev. Un personnage mystérieux : fait inhabituel, sa biographie n’a toujours pas été rendue publique. TTU note qu’Alexandre Lavrentiev était en poste quelques années auparavant à Damas, où il apparaissait sur le site de l’ambassade comme «conseiller» (numéro 4 sur la liste protocolaire), sans attribution indiquée contrairement à ses collègues.

Mais ce n’est pas la seule méthode utilisée : les nominations au sein des services jouent également. Ainsi, Evgueni Znitchev, qui est maintenant l’un des adjoints du directeur du FSB, est issu du service de protection personnelle de Vladimir Poutine, tandis que le directeur de la Garde nationale, Viktor Zolotov, était précédemment responsable de la sécurité de Vladimir Poutine. L’actuel 1er directeur adjoint du SVR, Alexandre Smolkov, a travaillé au FSB, et l’un des assistants de Nikolaï Patrouchev, Nayl Moukhitov, a précédemment été responsable de la sécurité de Rosneft, le géant pétrolier russe dirigé par Igor Setchine, considéré à tort ou à raison comme l’un des leaders du clan des «silovikis». Sans oublier Alexandre Linets, directeur du très discret GUSP (Bunkers pour le gouvernement, projet «Metro-2») et issu du FSB, mais dont les deux adjoints proviennent du ministère de la Défense.

 

 

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