Russie : pas de révolution au SVR

Quel bilan tirer, un peu plus d’un an après l’arrivée de Sergueï Narychkine à la tête du SVR, le renseignement extérieur russe ?

En nommant Narychkine, Vladimir Poutine a fait appel à un fidèle et à un poids lourd qui a été à la tête de la très puissante administration présidentielle de 2008 à 2011. Un homme qui connaît aussi parfaitement les problématiques du renseignement car, en plus d’avoir été destinataire des notes des services, Narychkine est membre de droit du Conseil de sécurité russe depuis 2008 et a effectué une partie de sa carrière au renseignement extérieur du KGB (de 1978 jusqu’au début des années 90), avec une affectation à Bruxelles de 1986 à 1989.

Pas de « révolution », donc, à Yasenevo, le siège du Service, également surnommé « Le Bois ». Les structures du SVR sont solidement établies (départements géographiques, directions des « illégaux », du renseignement économique, du renseignement scientifique, de l’analyse, du contre-espionnage extérieur, de la technologie opérationnelle, Centre antiterroriste). Le Service dispose de son propre internat pour invalides, de sa clinique, de ses sanatoriums, et même… d’une équipe de football, le Dynamo-21, dirigée depuis de nombreuses années par l’expérimenté Dmitri Fadeyev, ancien responsable du SVR en Allemagne (2006-2008) ensuite devenu directeur adjoint du SVR puis, de 2012 à 2015, premier directeur adjoint.

Pas non plus de bouleversement chez les hauts cadres du service, contrairement à 2000 et 2012. Arrivé quelques mois avant Narychkine, le premier directeur adjoint est Alexandre Smolkov, un homme de 58 ans qui représente son Service à la Commission nationale antiterroriste et à la Commission interservices du secret d’Etat, après une carrière au FSB. En tant que premier directeur adjoint, il a sous sa responsabilité le 1er Service du SVR, qui comprend la sécurité interne et l’unité d’élite « Zaslon ». Les autres adjoints du directeur sont également arrivés avant Narychkine : A. D. Moryakov, en charge du renseignement économique, est arrivé dans la première moitié de l’année 2016 ; Mikhail Maximovitch, qui couvre les questions scientifiques (5e Service du SVR), est en poste depuis 2012 ; et le très expérimenté Alexandre Balakine (deux fois représentant du SVR à Washington, 2007-2008 puis 2012-2016, et premier directeur adjoint de 2008 à 2012) est chargé des liaisons avec les autres institutions et des questions opérationnelles.

Narychkine s’est contenté d’emmener avec lui son ancien directeur de cabinet à la Douma, Vyacheslav Morgatchev, et de nommer comme directeur adjoint au personnel le juriste Sergueï Gerassimov, précédemment adjoint du ministre de l’Intérieur puis de la Justice. Gerassimov pourra s’appuyer sur des cadres expérimentés, par exemple l’ancien « Rézident » du SVR en Croatie et au Monténégro, maintenant haut responsable au sein de la Direction du personnel.

Lors de sa nomination à la tête du SVR en septembre 2016, Poutine avait fixé les priorités suivantes à Narychkine : neutraliser les menaces avant qu’elles ne se développent, transmettre des informations de qualité au Président et au gouvernement, pour que soient prises les bonnes décisions, et donner la priorité au développement de la coopération avec les services étrangers. Faut-il y voir un désaveu pour son prédécesseur Mikhail Fradkov ? Poutine ne cesse, depuis plusieurs années, d’insister publiquement sur les deux premiers points quant au travail du SVR – généralement, signe implicite des insuffisances des services étatiques dans le domaine cité. La presse russe évoque également, au sujet du départ de Fradkov, des plaintes reçues par le Kremlin, critiquant les rapports trop optimistes du SVR quant au TAFTA. L’établissement des sanctions, par l’UE et les Etats-Unis, contre des entreprises et des personnes physiques russes aurait également surpris le Kremlin.

Il est vrai que Fradkov n’a pas eu la tâche facile : l’interpellation de dix « illégaux » du SVR en 2010 avait entraîné le remplacement du responsable du personnel du SVR, mais également la publication, dans la presse russe, d’une série d’articles très (trop ?) détaillés sur l’incapacité du Service de sécurité interne du SVR – qui relève du premier directeur adjoint – à protéger son personnel. La crise ukrainienne a aussi eu un effet boomerang sur le SVR, qui a vu les noms de ses représentants à l’ambassade russe à Kiev publiés, tandis qu’en 2015, un article passé inaperçu donnait les noms de plusieurs « rézidents » et officiers traitants du Service en Europe. Bon point pour Fradkov : ses services auraient échangé des informations avec Ankara sur le putsch turc, comme l’a reconnu le ministre turc des Affaires étrangères dans une interview en novembre 2016 à la télévision russe.

Depuis l’arrivée de Narychkine à la tête du Service, deux changements sont à noter : dans une interview donnée fin décembre, le directeur du SVR indiquait que son service « s’occupe, actuellement, de manière active de l’élimination des menaces dans le domaine de la cyber-sécurité » ; et il communique beaucoup plus que ses prédécesseurs, soit via de courtes déclarations, soit lors de longues interviews, principalement accordées au journaliste Sergueï Briliev, de la chaîne télévisée d’Etat « Russie 24 ».

Mais la dernière tâche assignée à Narychkine par le Président – le renforcement de la coopération – se trouve doublement compliquée : ce n’est pas le SVR qui a la primauté en matière de lutte contre le terrorisme, mais le Comité national antiterroriste (NAK), organisme dirigé par le directeur du FSB. Ce dernier dispose de ses propres officiers de liaison, y compris dans les ambassades russes, mais également de ses propres bases de données, dont une créée sur le terrorisme et qui serait, selon le directeur du FSB, utilisée par 34 services secrets de 26 Etats. Deuxième aspect, les conflits syrien et ukrainien, qui refroidissent les relations politiques de la Russie avec plusieurs Etats étrangers.

La coopération entre les services russes et étrangers n’est pas nouvelle : l’adjoint du ministre des Affaires étrangères chargé de la lutte contre le terrorisme, Oleg Syromolotov, déclarait le 16 novembre 2015 que la coopération avec les services étrangers se poursuivait, rappelant que les services russes avaient déjoué une attaque terroriste avant les JO de Sotchi, en coopération avec les services français et autrichiens, qui avaient procédé à des interpellations sur leur sol. Juste après les attentats de Paris, le coordonnateur national du renseignement, Didier Le Bret, rencontrait son homologue russe, Nikolaï Patrouchev, le 20 novembre 2015 : désormais, le SVR communique aux services français les informations obtenues de leurs homologues syriens. Narychkine poursuit cette coopération avec les services étrangers. Et comme tout responsable d’un service de renseignement, il est amené à se rendre à l’étranger, pour rencontrer ses homologues, mais également les dirigeants. Notamment à Tashkent pour rencontrer le Président ouzbek début 2017, à Minsk en octobre dernier (où il a été chaleureusement accueilli par Alexandre Loukachenko, pour discuter de problèmes de coordination avec le KGB biélorusse), mais aussi en Israël, où il a rencontré le ministre de la Défense et le responsable du Mossad, pour les informer, selon la presse israélienne, des résultats du sommet commun sur la Syrie entre les Présidents iranien, russe et turc qui s’était tenu la veille (22 novembre 2017). Quid des pays de l’Otan, sachant que Narychkine est sous sanctions des Etats-Unis et de l’UE depuis 2014 ? Réponse de l’intéressé : « ce principe n’est pas sans exceptions ». La coopération entre services passe avant tout, par exemple avec les services américains, selon le responsable du SVR, elle est « régulière » même s’il y a « un potentiel pour l’approfondir ». Par exemple sur le problème afghan ?

Depuis la première moitié de l’année 2015, l’implantation de Daech en Afghanistan est en effet un casse-tête pour les autorités russes : l’organisation terroriste y compte, selon le secrétaire du Conseil de sécurité russe, Nikolaï Patrouchev, près de 4 000 membres et se finance grâce au trafic de drogue. Elle est implantée dans les provinces de Faryab (voisine du Turkménistan), Sar-é Pol, Takhar (frontalière avec l’Ouzbékistan), Paktiya et Nangarhar (frontalières du Pakistan). Pas question pour les autorités d’envoyer les troupes : la guerre d’Afghanistan reste un mauvais souvenir. Moscou préfère renforcer la coopération avec Kaboul, ainsi qu’avec les pays frontaliers. Ce n’est pas un hasard si Narychkine indiquait avoir effectué, en tant que directeur du renseignement, neuf voyages dans la CEI et en Asie. Entre autres en Iran, où il rencontrait ses homologues fin juillet 2017.

Ce n’est pas non plus un hasard si le directeur du Centre des opérations spéciales du SVR, V. A. Bondarev, participait à l’une des réunions du Comité gouvernemental anti-narcotiques en juin 2017, avant d’être remplacé aux réunions suivantes par un des conseillers du Centre. La fameuse unité « Zaslon » du SVR prend-elle part aux opérations contre Daech ? Un membre de cette unité reconnaissait fin 2016 que son service était actif en Afghanistan. Et, lors de la dissolution du Service fédéral anti-narcotiques (FSKN) en mai 2016, « Zaslon » aurait récupéré des membres de son unité d’élite « Grom »…

En conclusion, Poutine a-t-il été satisfait du travail de Fradkov ? La réponse paraît positive : lors de son discours à l’occasion des 95 ans de la Direction des « illégaux » du SVR, le 28 juin 2017, le Président russe indiquait, au sujet des « illégaux », que leur « potentiel permet de détecter en temps réel et de bloquer les menaces externes ». Un compliment qui paraît concerner tout le travail du SVR, d’autant plus que le maître du Kremlin complimente les analyses de Yasenevo, « qui servent de fondement pour prendre des décisions stratégiques dans les domaines de la défense, de la politique étrangère, de la sécurité du pays ».

Une image symbolise parfaitement la relation de confiance entre le chef de l’Etat et  son maître-espion : lors de l’anniversaire des 100 ans des organes de la sécurité d’Etat, le 20 décembre dernier, l’une des rares photos publiées par le Kremlin montre un Poutine souriant, échanger avec le maître-espion de Yasenevo.

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