Quelles perspectives pour la défense européenne dans la nouvelle Europe du Traité de Lisbonne ?

Par Pierre Lellouche

secrétaire d’Etat chargé des Affaires européennes

Les Cercles de Brienne, le club Défense et Sécurité internationale (fondés en 1998)

«Avec la crise financière nous sommes dans un moment de changement systémique du monde… L’Europe entre dans une nouvelle phase de son histoire : celle des nouveaux rapports de forces mondiaux, où les peuples européens ne pourront pas rester passifs et devront prendre en main leur destin (…).

Dans ce monde en mouvement, grâce au Traité de Lisbonne, l’Europe a aujourd’hui la “boîte à outils” qui va lui permettre de relever efficacement l’ensemble de ces défis. Aujourd’hui, au plan institutionnel, nous disposons d’un Président stable du Conseil européen, M. Herman van Rompuy, et d’une Haute Représentante de l’Union européenne pour les Affaires étrangères et la politique de sécurité, également Vice-présidente de la Commission : Catherine Ashton. Mais les institutions ne sont rien sans la volonté politique. La Défense est un des axes les plus structurants du projet européen. L’Europe a un vrai acquis en matière de Politique de Sécurité et de Défense commune (PSDC). En un peu plus de dix ans d’existence de la Politique européenne de sécurité et de défense, depuis St-Malo et son lancement officiel à Helsinki fin 1999, le bilan n’est pas négligeable. Ce sont 23 opérations civiles et militaires qui ont été menées dans les Balkans, en Afrique, au Moyen-Orient, en Asie et dans l’Océan indien.

S’agissant des opérations de gestion des crises, l’Europe n’a pas à rougir. Ainsi en Géorgie, à l’été 2008, grâce à l’engagement du Président de la République, elle a su lancer dans des délais très brefs une opération purement européenne, la seule possible dans ces circonstances, qui a permis de stabiliser ce pays. Dans l’océan Indien, l’opération Atalante, première opération navale de l’Union engagée pour lutter contre la piraterie, est indéniablement une réussite : je me suis d’ailleurs rendu sur place, à la mi-octobre 2009, et j’ai pu le constater.

Trois axes de progrès méritent d’être poursuivis :

1/ D’abord plus d’Europe dans l’Alliance

L’agenda est propice. Le sommet de Lisbonne, en novembre, doit voir la réforme de l’organisation et la rénovation du concept stratégique. Réforme pour résoudre la crise financière et adapter l’Alliance. Rénovation du concept stratégique pour donner sa juste place à l’Europe au sein de l’Alliance. C’est le sens de la démarche du Président de la République, qui a voulu le retour plein et entier de la France dans l’Otan. “Plus de France dans l’Otan, c’est, en effet, plus d’Europe dans l’Alliance !”

2/ Ensuite plus d’Europe

La défense européenne, c’est une question de volonté politique. D’abord les budgets ne sont pas à la hauteur des enjeux, à l’exception notable de la France et du Royaume-Uni. L’UE, dans son ensemble, aligne à peine 10 % des capacités militaires américaines de projection sur des théâtres extérieurs. S’agissant des programmes d’armement, nous manquons aujourd’hui cruellement de grands projets en coopération, pourtant indispensables à la constitution et au maintien d’une base industrielle et technologique de défense européenne. Là encore, le risque de déclassement nous guette !

Il est essentiel de mettre à profit la dimension européenne pour combler progressivement nos lacunes, au besoin en mutualisant certains types d’équipements au travers de l’Agence européenne de défense, dont le rôle doit être relancé politiquement. Surtout, il est indispensable d’avoir à nouveau des projets industriels en commun, en franco-allemand et en franco-britannique, à condition toutefois qu’ils aboutissent bien à des économies d’échelle et non pas à un renchérissement des coûts.

L’exclusion de fait d’EADS de la compétition aux Etats-Unis sur le programme d’avions ravitailleurs face à Boeing est inacceptable et ne restera pas sans conséquences. L’Europe doit pouvoir se battre à armes égales des deux côtés de l’Atlantique sur ce segment stratégique de notre industrie.

Il nous faut également poser la question des contenus de la Politique de Sécurité et de Défense Commune, et de son niveau d’ambition. Ceci suppose une démarche politique de réflexion à 27 dans le cadre d’un Livre blanc européen. C’est pour moi un axe stratégique du projet européen pour les années à venir.

3/ Enfin la définition d’une architecture globale de sécurité en Europe.

Il est impératif que l’UE soit en mesure de se réapproprier sa géopolitique et de gérer elle-même ses relations avec ses voisins. Au Sud, où l’Union pour la Méditerranée, “projet de civilisation” porté par le Président de la République, devient une réalité (choix du siège à Barcelone, désignation d’un secrétaire général jordanien). A l’Est (Russie, Ukraine, Moldavie, Biélorussie, Caucase), où il lui faut à la fois projeter de la stabilité, promouvoir ses valeurs et défendre au mieux ses intérêts, en particulier énergétiques. Nous avons beaucoup à nous dire, Union européenne et Russie, en matière économique pour faire un vaste espace économique et, en matière de sécurité, y compris sur la défense antimissiles ou la dissuasion nucléaire. Nous voulons tourner la page de la guerre froide.

C’est le sens de la décision du Président de la République concernant le BPC Mistral. Comme l’a dit Nicolas Sarkozy, comment peut-on dire aux dirigeants russes : “On a besoin de vous pour résoudre un certain nombre de crises dans le monde, notamment la crise iranienne, mais on ne vous fait pas confiance, on ne travaille pas avec vous sur le Mistral, sur le BPC ?”

L’UE doit travailler à un nouvel équilibre de sécurité sur le continent, qui per­mette de prendre en compte les intérêts de sécurité légitimes des Russes sans remettre en cause le droit des autres Etats, y compris ceux voisins de la Russie, de choisir librement leurs alliances.

En matière de sécurité, l’UE ne peut plus se contenter, comme par le passé, d’être un simple “consommateur de sécurité” en laissant encore et toujours les Etats-Unis via l’Otan s’occuper de l’ensemble des aspects de la sécurité européenne.»

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