Prendre Kaboul ?

L’attentat du week-end dernier à Kaboul, qui a fait au moins 103 morts, intervenu une semaine après le siège de l’hôtel Intercontinental, n’est pas un nouvel épisode de la guerre d’usure entre le gouvernement et les talibans, il s’agit au contraire du début de la stratégie de reconquête des villes afghanes.

Après avoir ciblé fin décembre le QG des services de renseignement situé dans la capitale afghane, les talibans entendent bien prendre de vitesse la contre-offensive américaine, qui espère avec 16 000 hommes reprendre le contrôle de 80% du pays. De fait, les talibans contrôlent déjà la quasi-totalité des zones rurales, et y ont installé un contre-système fondé sur la charia en exploitant les dérives clientélistes des représentants de l’Etat, mais aussi des chefferies.

Au-delà des conquêtes militaires, toute l’habileté des talibans a consisté depuis dix-sept ans à ne jamais neutraliser les fonctionnaires, mais, pour reconquérir les populations s’estimant lésées par les pouvoirs locaux, à mettre en place un dispositif juridique parallèle animé par des magistrats remplacés tous les deux ans. La guérilla menée sur les axes de communications financés par la communauté internationale avait pour but d’isoler économiquement et socialement les populations pour les rendre encore plus captives. Enfin l’émergence de groupes de combattants non pachtounes, comme les Ouzbeks, démontre la volonté des talibans de dépasser les divisions ethniques et d’empêcher la reconstitution de l’alliance du nord, jadis dirigée par le commandant Massoud, un Tadjik. Les conditions sont donc désormais réunies pour passer à la phase deux de la reconquête du pouvoir en s’emparant des villes et de leurs écosystèmes.

Le siège de l’ONG Save the Children à Jalalabad a également été l’objet d’une attaque spectaculaire mercredi dernier. Tous les indices portent à croire que cette stratégie va se radicaliser dans les semaines à venir. Plusieurs ateliers d’IED ont été récemment découverts dans les principales villes, ainsi que plusieurs caches démontrant que l’arsenal des talibans s’oriente désormais vers les attaques de nuit au mortier.

En parallèle, l’Etat islamique se joint à cette offensive après l’attaque, lundi, de l’Académie militaire, également située à Kaboul. Pour autant les talibans ciblent essentiellement les forces de sécurité et les étrangers. Pour démontrer à la population leur invulnérabilité, mais aussi pour la dissuader de coopérer avec les autorités.

L’enracinement sociologique des talibans explique sans doute pourquoi, malgré dix-sept ans de guerre et un coût de 70 milliards de dollars, les Américains ne parviennent toujours pas à résoudre l’équation afghane et semblent dans une impasse. On imagine mal en l’état comment le renfort de 1 000 conseillers supplémentaires, décidé par Donald Trump, pourrait infléchir la situation alors que le déploiement de 100 000 combattants sous Barack Obama n’y est pas parvenu.

L’approche essentiellement antiterroriste du conflit, illustrée par les attaques de drones sur les commandants du réseau Haqqani au Pakistan, comme celle qui a neutralisé Tariq Mahmoud le 24 janvier, ne fera sans doute que ralentir un processus qui semble inexorable.

Idem pour les sanctions contre Islamabad. Depuis le rapprochement entre Delhi et Kaboul, le Pakistan est décidé à tout entreprendre pour neutraliser cette alliance de revers dans son premier cercle. Y compris sur le plan diplomatique puisqu’il a organisé, le 15 janvier, une rencontre entre la représentation qatarie des talibans et le leader du front islamique afghan, Pir Syed Gilani. Forts de leurs succès les talibans restent inflexibles et demandent le retrait des troupes américaines. Une exigence qui n’a pourtant aucune chance d’aboutir tant que le mouvement restera articulé à Al-Qaida et à son ambition de refaire du pays un sanctuaire djihadiste.

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