OTAN : le début des grandes manœuvres du
«concept stratégique»

Par Camille Grand, directeur de la Fondation pour la Recherche stratégique

Les travaux sur un nouveau concept stratégique de l’Alliance atlantique sont désormais lancés. Cet exercice n’est pas anodin, le dernier concept stratégique a été adopté à l’occasion du sommet de Washington, pendant la campagne du Kosovo, et l’Otan n’élabore qu’un concept stratégique par décennie. Depuis 1999, les fondements de la sécurité transatlantique ont été transformés : élargissement rapide de 16 à 28 membres, quasi-retrait de la présence militaire américaine en Europe et nette réorientation stratégique des Etats-Unis vers le Moyen-Orient et l’Asie, naissance de la politique européenne de sécurité et de défense (PESD) et émergence de l’Union européenne comme acteur stratégique, pleine participation de la France, engagement de l’Alliance en Afghanistan après le 11-Septembre, réformes des structures militaires avec la création du Commandement allié de la transformation (ACT), désormais attribué à un Français, et de la Force de réaction de l’Otan (NRF), développement des partenariats de l’Otan. Enfin, cet effort de réflexion intervient à un moment difficile pour l’Alliance, qui doit mener de front cet exercice avec un conflit afghan, qui teste les limites de la solidarité atlantique, ainsi que la capacité de l’Otan à «gagner une guerre» et avec une réforme nécessaire des ses structures.

Sur la méthode, le nouveau secrétaire général, Fog Rasmussen, va utiliser une formule originale et sans doute mieux adaptée à une alliance élargie qu’un exercice purement intergouvernemental à 28. Suivant l’initiative de son prédécesseur, il va s’appuyer sur un groupe indépendant de douze «personnes éminentes» présidé par Madeleine Albright. Ce groupe fait une large place aux «grands» pays (Allemagne, Etats-Unis, France, Italie, Pologne, Royaume-Uni, Turquie sont ainsi représentés parmi les 12). Il a commencé à travailler (son second séminaire élargi s’est tenu à Luxembourg du 15 au 17 octobre) et doit remettre ses recommandations en avril 2010 pour permettre au secrétaire général d’affiner un concept stratégique, ensuite soumis à l’approbation des membres de l’Alliance lors du sommet de Lisbonne, pendant l’hiver 2010-2011, au terme d’un processus de consultations intensives.

Sur le fond, les enjeux de l’exercice sont multiples. Dans l’idéal, il s’agit d’inventer l’Alliance du XXIe siècle en tranchant un certain nombre de vrais — et faux — débats qui l’agitent depuis quelques années : entre défense collective et intervention ; entre menaces traditionnelles et «nouvelles» menaces ; entre une alliance politique globale et une Otan centrée sur sa vocation militaire ; sur la place de la dissuasion nucléaire dans la stratégie de l’Alliance ; sur les rapports entre l’UE et l’Otan ; sur les relations entre l’Otan et ses multiples «partenaires». Les clivages sont d’ores et déjà visibles entre ceux des alliés «conservateurs», en Europe centrale et orientale notamment, qui redoutent un affaiblissement de la fonction de défense collective de l’Alliance et de l’article 5 et plaident donc pour une révision a minima et ceux qui appellent de leur vœux un concept qui modernise nettement la vision de l’AIliance et soit l’occasion d’une véritable remise à plat de ses fonctions et du lancement de la nécessaire réforme de ses structures.

Dans ce débat qui commence, la France est attendue, parce qu’elle vient de reprendre toute sa place dans les structures militaires intégrées, parce que son Livre blanc fait figure de référence, parce qu’elle porte l’idée de PESD, parce qu’elle appartient résolument au clan des réformateurs.

A quelles conditions ces grandes manœuvres pourront-elles s’achever sur un vrai succès pour l’Alliance ? Le lien transatlantique doit sortir renforcé de cet exercice, alors que les Alliés doutent parfois à voix haute de la pertinence et de la solidité de l’Alliance. L’Otan doit réaffirmer sa vocation à demeurer l’alliance militaire de référence par ses capacités uniques en matière de gestion de crise et le lieu du débat transatlantique sur les questions militaires et de sécurité. La solidarité qui unit les Alliés face aux menaces extérieures et la fonction de défense collective ne peuvent pas être mises de côté au profit de nouvelles missions mal définies et pour lesquelles l’Otan n’a qu’une plus-value marginale. L’Alliance doit reconnaître et mieux organiser la spécificité de la relation avec l’Union européenne, qui n’est pas un partenaire parmi d’autres. L’Otan doit enfin lancer une vraie réforme de ses structures pour être à la fois moins bureaucratique et plus adaptée aux défis contemporains. Si le concept stratégique répond à cette feuille de route, il aura contribué à pérenniser l’Alliance en démontrant sa valeur ajoutée dans un monde incertain.

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