Les enjeux stratégiques de la maritimité

S’ils sont promesse de richesses quasi-inépuisables et d’opportunités économiques nouvelles, les mers et les océans sont aussi le théâtre de menaces nouvelles et d’une compétition acharnée entre Etats aux capacités d’action sur mer en pleine croissance. Les tensions juridiques et militaires, générées par la volonté de certains Etats d’étendre ou de contester les limites de leurs eaux territoriales ou de leurs zones économiques exclusives, témoignent de l’importance stratégique et économique des espaces maritimes. La France est-elle préparée à relever ces défis et ainsi éviter un décrochage stratégique vis-à-vis, notamment, des grands pays émergents ? Le prochain Livre blanc donnera-t-il à la maritimité une place centrale ?

Les sénateurs, dans un rapport d’information rendu en juillet dernier, avaient insisté sur la centralité des enjeux maritimes, en rappelant que le Livre blanc de 2008 n’avait pas accordé suffisamment d’importance à la mer et aux océans. Ainsi, il était souligné le fait que «l’espace maritime français est constitué de 97 % de nos territoires d’outre-mer sans qu’une stratégie politique pour créer autour de ces ressources à long terme une communauté d’inté­rêt entre ces territoires et la métropole ne soit clairement perceptible». En matière de protection et de sauvegarde des territoires ultramarins et de leurs espaces maritimes, les moyens ne sont pas à la hauteur des enjeux : ainsi, le renouvellement de la flotte de patrouilleurs se fait attendre et la France ne déploie pas régulièrement dans les Dom/Com des bâtiments de guerre en mesure de dissuader les prétentions territoriales ou halieutiques de pays voisins. Le maintien de moyens aériens prépositionnés de patrouille maritime sera également un atout considérable. Etats ou groupes terroristes pourraient, à l’avenir, menacer nos territoires ultramarins riches en ressources, comme Wallis et Futuna et ses terres rares indispensables à l’industrie, ou encore la Guyane, dont le pétrole devrait être exploité à partir de 2019. L’exploitation de ces gisements offshore dans les prochaines années nécessitera un dispositif permanent de surveillance dans une région où les moyens de la marine sont aujourd’hui limités. Au vu de l’absence de ce type de richesses sur le territoire métropolitain, ces réserves pourraient revêtir une importance stratégique pour l’économie française dans les décennies à venir.

La protection et la surveillance des voies de communications maritimes (SLoC), artères de l’économie nationale comme mondiale, sont un autre enjeu de taille pour une puissance comme la France. L’économie française est aujourd’hui totalement dépendante de ces flux maritimes globaux, par endroit très vulnérables. L’essentiel de nos approvisionnements en énergies fossiles, matières premières et produits finis transite par voie maritime et est donc potentiellement exposé aux blocus navals, à la piraterie ou aux actions terroristes. En métropole, les approches maritimes et les infrastructures critiques, comme les ports industriels, les terminaux pétroliers ou les bases de sous-marins nucléaires, doivent faire l’objet d’une surveillance permanente de la marine. Cela implique notam­ment des moyens de patrouilles aériennes et navales modernes et en nombre suffisant.

La maritimisation implique mécani­quement que les océans concentrent chaque jour de plus en plus d’intérêts stratégiques : une réalité qui se traduit, pour la marine, par un accroissement continu de ses missions et de ses zones d’action. Et ce alors que ses moyens capacitaires sont tout juste constants.

Limiter le décrochage

A contrario, les budgets navals des pays émergents augmentent proportionnellement plus vite que ceux de leurs forces terrestres et aériennes et c’est dans ce secteur que leur rattrapage capacitaire vis-à-vis des pays occidentaux est le plus rapide. Des pays comme l’Inde, le Brésil et la Chine ont donc saisi toute l’importance des enjeux maritimes et se préparent activement à cette compétition pour la présence et le contrôle sur les espaces maritimes. Pour la France, le risque de décrochage est réel.

A budget constant, la suprématie actuelle des marines occidentales, incontestable depuis la fin de la Guerre froide, ne devrait pas résister à cet effort capacitaire majeur dans les prochaines décennies. La prolifération de missiles antinavires et de sous-marins diesel-électriques de plus en plus performants, notamment en Asie et au Moyen-Orient, représente une menace très sérieuse pour nos bâtiments les plus anciens. En se dotant de tels moyens, les capa­cités de nuisances, par interdiction ou déni d’accès notamment, de certains pays pourraient être disproportionnées avec leur poids politique ou économique réel. Avec des risques majeurs pour notre économie et nos territoires ultramarins.

Le double impératif de permanence et de polyvalence

Ce large éventail de menaces à la sécurité des mers et des activités maritimes nécessite des moyens navals polyvalents. Ainsi, un bâtiment de souveraineté, comme une frégate de surveillance, doit être en mesure d’intervenir dans le cadre d’une catastrophe humanitaire, d’une mission de police des pêches ou de lutte contre la piraterie. Les conflits contemporains sont par nature très évolutifs et une plate-forme déployée pour une mission précise doit être en mesure de s’adapter et de répondre à des tâches non planifiées initialement. Un navire amphibie peut ainsi, lors d’une même opération, être à la fois une plate-forme porte-hélicoptères, un centre de commandement et un hôpital de campagne. La polyvalence, c’est aussi être capable de monter en puissance au cours d’un conflit : une frégate de premier rang doit ainsi pouvoir disposer des moyens pour traiter une embarcation de pirates, de frapper des objectifs terrestres tout en dissuadant un bâtiment de guerre moderne ennemi.

L’autre condition pour relever les nouveaux défis posés par cette nouvelle géopolitique des océans est la permanence de la présence navale de la France et de ses alliés dans les zones de crises ou d’intérêt majeur. La prévention va en effet de pair avec la permanence. La capacité à assurer une présence opérationnelle de longue durée, comme celle de la France dans le golfe de Guinée, permet à la fois d’assurer la protection des intérêts et des ressortissants français mais aussi l’acquisition du renseignement et les opérations d’influences (actions civilo-militaires, escales, formations…). C’est aussi le cas au Moyen-Orient, où la France devra être en mesure de maintenir une présence navale sur place, si elle veut continuer à peser sur le plan diplomatique.

De la mer à la terre

La capacité à agir, depuis la mer, sur une frange littorale, où se concentre désormais 70 % de la population mondiale et 80 % des infrastructures stratégiques, est un enjeu majeur pour les “flottes bleues” en ce début du XXIe siècle. Voilà bien une des leçons des opérations en Libye en 2011, au cours desquelles la France et ses alliés ont remporté une victoire sans envoyer de troupes occuper le terrain. L’accroissement de la portée des missiles de croisière et de la mobilité des bâtiments, ainsi que l’acquisition de porte-aéronefs par de plus en plus de pays permettent à des acteurs toujours plus nombreux de profiter de la profondeur stratégique qu’offrent les océans. Pour projeter de la puissance et des forces tout en s’affranchissant des contraintes politiques liées aux droits de passage ou de survol. Très peu de pays disposent des moyens militaires et du savoir-faire tactico-opérationnel pour mener de telles opérations sur de longues distances et dans la durée. La capacité de frappe, depuis des sous-marins ou des frégates, d’objectifs terrestres avec des missiles de croisière complétera dans les toutes prochaines années la panoplie navale française, qui comprend déjà un groupe aéronaval et des bâtiments de projection.

L’enjeu industriel maritime se chiffre en milliers d’emplois

Le maritime est d’abord un enjeu économique majeur pour la France : l’économie maritime occupe, avec 1 500 milliards d’euros, le second rang mondial et assure en Europe deux millions d’emplois directs. En France, l’économie maritime sera l’un des moteurs de la réindustrialisation et de la création d’emplois qualifiés. Aux côtés de secteurs innovants en plein développement, comme les énergies marines renouvelables (EMR), le naval de défense, budget d’investissement public par excellence, est au cœur de cette “croissance bleue”. «Son effet multiplicateur dépasse la moyenne des investissements publics, la valeur ajoutée étant ici essentiellement nationale», note le rapport du Sénat. Reste à résoudre la question du pilotage politique de cette croissance bleue, aujourd’hui partagé en interministériel et auquel manque peut-être un vrai “pilote”. La France est, aujourd’hui, un leader mondial en matière de naval de défense (deuxième en Europe et sixième dans le monde avec un chiffre d’affaires de 6 milliards d’euros), ce qui lui permet de conserver son autonomie stratégique, là ou d’autres sont contraints d’acheter sur étagère des systèmes étrangers ou à renoncer tout bonne­ment à certaines capacités. Sur le plan industriel et face à une concurrence sans cesse croissante de pays comme la Corée du sud ou la Chine, la France a fait le choix des technologies à haute valeur ajoutée, dans le civil comme sur le plan militaire.

Relever les défis de la maritimité est donc, pour la France, un choix nécessaire et rentable en termes de retour sur investissement, rendu possible par un volontarisme politique soutenu dans le temps. Le prochain Livre blanc et la loi de programmation militaire qui suivra indiqueront le niveau de l’effort que la France est disposée à fournir pour garantir ce volet fondamental de sa souveraineté et de sa sécurité.

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