Les capacités militaires africaines

Par Emmanuel Dupuy, président de l’Institut Prospective et Sécurité en Europe (IPSE), chercheur associé au CEREM (Centre d’Etude et de Recherche de l’Ecole militaire)

Le Forum International du Continent Africain (FICA) a fêté, du 13 au 20 mai, son dixième anniversaire. Il a été clôturé par Jean-Marie Bockel, Secrétaire d’Etat à la Défense et aux Anciens combattants.

Cette année, le choix du thème portant sur la sécurisation des frontières et à l’intégrité territoriale des Etats africains est l’occasion idoine de lier les questions d’armement de sécurité et de défense. Ces dernières s’inscrivent, sur le continent africain, comme le Livre blanc sur la Défense et la Sécurité l’a démontré pour la France, dans une certaine continuité.

Phénomène d’inquiétude partagée par les 54 Etats du continent, l’Union africaine et les organisations régionales, qui sont théoriquement chargés d’en garantir l’existence, il ne saurait, en effet, y avoir de paix et de stabilité sans sécurité.

La fusion programmée de l’IHEDN et du CHEAr, à l’horizon de janvier 2010, offre ainsi de nouvelles perspectives quant à la prise en compte de ces thématiques fortement imbriquées et pour lesquelles la coopération bilatérale liant la France à ses partenaires africain fait plus que jamais sens.

D’un côté, l’insécurité maritime, liée à l’explosion de la piraterie ou encore la criminalisation des migrations, deux réalités auxquelles ont à faire face plusieurs régions du continent, notamment au large des côtés somaliennes, du Nigeria ou encore sur les rivages du Maghreb, ont singulièrement mis en lumière le besoin pour de multiples forces navales africaines de se doter des moyens légitimes afin de faire face à ses défis posés à la stabilité régionale et internationale.

Certes, pour l’instant, la situation est-telle que la Task Force 150 de l’OTAN ou l’opération navale européenne Atalante, dans le Golfe d’Aden et au large de la Corne de l’Afrique, sont les moyens les plus sûrs pour juguler ce phénomène, fortement déstabilisateur pour la Somalie et les pays limitrophes. Mais demain, qui prendra le relais, avec quels moyens techniques et humains ?

Dans ce sens, le renforcement des capacités africaines de maintien de la paix à travers la sixième génération du programme d’équipement, formation et entraînement -RECAMP -concept français de renforcement des capacités africaines de maintien de la paix (2007-2009) en partenariat avec l’Union Africaine et sous l’égide de la Communauté Economique des Etats d’Afrique de l’Ouest – CEDEAO), ne doit pas seulement se réduire à ne « penser » l’équipement en matériels des forces armées africaines et la formation des hommes qui les servent comme une simple mise à disposition de matériels « remisés ».

Par ailleurs, l’irruption de foyers « terroristes » dans la zone du Sahel, liée à l’installation semble t-il durable des fondamentalistes salafistes et d’Al-Qaïda au Maghreb (AQMI) entre la Mauritanie, le Mali, le Niger et le sud-algérien, ouvrent un nouveau « front », sur lequel Français, Britanniques et Américains tentent d’agir de concert, mais en appliquant chacun ses propres méthodes et disposant de ses propres matériels pour tenter d’enrayer le phénomène.

Dès lors, les missions de formations et d’équipement de matériels adaptés au profit des armées africaines qui ont in fine à y faire face privilégient fort légitimement un volet lié à la responsabilité des armées locales sur les opérations menées sur le terrain.

Au-delà, le besoin croissant de matériels légers pour faire face aux menaces sur terre comme sur mer, à la fois volatiles et asymétriques, obligent les industries de défense à s’adapter à la demande.

Partenaires récurrents de ces projets, les organisations régionales africaines souffrent néanmoins d’un manque patent de moyens (dû aux difficultés économiques et aux divergences politiques) et d’un déficit humain, d’où le programme de soutien à la CEDEAO effectué en commun par les Américains, les Britanniques et les Français depuis 2002.

Mais la collaboration militaire balbutiante s’arrête hélas là, car Britanniques (via la BPST « British Peace Support Team ») et Américains (via l’ACRI « African Crisis Response Initiative » devenu l’ACOTA « African Contingency Operations Training Assistance ») disposent, par ailleurs, de leur propre programme d’aide au maintien de la paix en Afrique que s’est fixée l’Union africaine – à l’horizon 2010-2012.

Par ailleurs, la priorité pour la stabilité de ce continent s’illustre également par les engagements des partenaires du G8 qui ont adopté, en 2002, le plan d’action conjoint qui comporte en annexe le soutien du renforcement des capacités africaines de maintien de la paix.

De ce fait, le contexte géopolitique confirme qu’il est légitime que la France adapte sa stratégie qu’elle met en œuvre auprès de la Commission pour obtenir des financements nécessaires au développement attendu de la Force africaine en attente (FAA) de l’Union africaine.

Deux défauts devraient être néanmoins gommés pour ce faire.

Le premier, réside dans la perception que les politiques françaises en Afrique sont essentiellement de nature bilatérale, faussement perçues comme peu transparentes, volontiers caricaturées comme étant « auto-suffisantes », tournées vers l’assistance technique, voire la substitution par rapport au pays partenaire…

Le second, se trouve dans la réticence de la Commission européenne de se voir impliquée dans des opérations de type militaire, surtout du fait de la base juridique que représente la Convention de Cotonou dont le premier pilier concerne la coopération pour le développement politique (démocratisation, prévention et résolution des conflits, politique des droits de l’homme) et prévient une ingérence politique et militaire des Européens dans les affaires des Etats d’Afrique.

Cependant, la Commission européenne incline néanmoins de plus en plus à financer des organismes de résolution de conflit, tels que les services de la CEDEAO ; un document juridique présenté par la France pour prouver la compatibilité de RECAMP avec les engagements de l’Union européenne pris à Cotonou a pour objectif d’en convaincre définitivement la Commission.

La France doit ainsi chercher à mobiliser des fonds dans cette direction, ainsi que vers le financement de projets visant à la réintégration des combattants ou au soutien de l’Etat de droit. Ces termes laisseraient ainsi ouverte l’extension des moyens d’un RECAMP européen, surtout si le programme est lui-même subordonné à une initiative d’un bloc régional africain.

Dès lors, qu’elles pourraient être ses coopérations militaires du futur en Afrique ?

Comme la Commission finance toujours plus d’organismes de résolution des conflits, un projet mené par le binôme franco-britannique pourrait lui convenir. Il respecterait les engagements pris (à Lomé puis à Cotonou) par l’Union Européenne envers l’Union Africaine de ne plus interférer militairement et politiquement en Afrique.

Malgré une rivalité historique sur le continent, le Royaume-Uni et la France, dont le PIB consacré à la défense est le plus conséquent, pourraient, dans l’esprit des accords de Saint Malo et s’ils s’accordent sur les fins d’un tel projet (complément ou concurrent de l’ACOTA), collaborer à l’intérieur d’un programme européen de paix pour l’Afrique.

RECAMP et BPST présentent, en effet, plusieurs points communs : ils s’ajoutent à des politiques nationales pour le développement du continent, ils prennent comme objectif premier la prévention et la résolution des conflits grâce à la formation et l’exercice plurinationale, ils fournissent une assistance temporaire en équipement aux forces locales…

Ils offrent aussi des complémentarités : ils couvrent des zones géographiques complémentaires et des volets distincts, que ce soit chez RECAMP les cycles régionaux d’entraînement et de coordination et la fondation d’écoles spécialisées ou, chez les BPST, les programmes « anti-prolifération d’armements légers », « surveillance des ressources » et « gestion du post-conflit ».

Au sein des Nations-Unies, du G8 comme à Bruxelles, ces deux pays se sont ainsi retrouvés alliés pour promouvoir, d’une part, la création d’une force de paix africaine autonome, d’autre part, l’Opération Artémis menée par l’UE en République Démocratique du Congo. Désormais il s’agit aussi de convaincre et d’impliquer d’autres Etats Européens, dans le cadre général de relations et de synergies renforcées avec l’UA : pour former les forces de paix africaines, l’expérience des Etats habitués aux négociations multilatérales de paix (les Etats du Benelux, la Finlande, le Danemark…) serait pertinente.

L’Allemagne, tout en respectant sa Constitution, dispose aussi de grandes opportunités en terme de personnel civil compétent (pour former et encadrer). Par ailleurs, la Force de Réaction Rapide Européenne pourrait, en cas de besoin, venir en aide aux forces de paix de l’Union Africaine. Enfin un tel programme européen serait proposé à tout pays africain prêt à le rejoindre et à s’impliquer financièrement et techniquement.

Dans son discours prononcé, le 28 février dernier, au Cap, devant les parlementaires sud-africains, la le Président de la République a souhaité, notamment, « remettre à plat » les accords de défense qui nous lient avec certains Etats africains depuis les années 60.

Si l’on en croit le contenu de ce discours qui se voulait fondateur, un nouveau chapitre des relations françaises et euro-africaines, devrait ainsi s’ouvrir par la mise en place de nouvelles relations constructives et décomplexées, sous le sceau d’une stratégie commune entre « nations égales en droits et devoirs » de part et d’autres des continents européen et africain.

Le nouveau contexte géopolitique nous impose de trouver la bonne solution pour ré-initier ce dialogue, d’égal à égal avec les Etats du continent africain, partenaires solidaires sur le chemin de la stabilisation sécurisée du continent, tout en n’ayant pas la naïveté de croire que nous sommes les seuls à être attendu pour ce rendez-vous stratégique.

La création d’un commandement militaire américain Africom, la présence de plus ostentatoire de « l’offre » civilo-militaire chinoise, tout comme les facilités de nouveau recherchées dans certains pays du continent par la Russie tendent à nous le confirmer.

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