Le prix de l’abdication

HARMATTANCette semaine, Etienne de Durand, directeur des études de sécurité à l’Ifri, analyse pour TTU les implications militaires et stratégiques d’éventuelles coupes budgétaires dans la défense.

Beaucoup a déjà été dit sur les conséquences industrielles, économiques et sociales des coupes très importantes qui menaçaient le budget de la Défense. En ces temps de crise, il est normal d’avoir mis en avant ces aspects internes, mais il ne faut pas pour autant perdre de vue les implications militaires et le déclassement stratégique que produirait une telle baisse des crédits. Comme la précédente, la Loi de programmation militaire (LPM) actuelle repose sur un donnant-donnant assez simple, puis­qu’elle organise une réduction d’effectifs importante (-24 000 hommes) qui vient s’ajouter à celle décidée en 2008 pour atteindre une fonte sans précédent de 82 000 hommes en un peu plus d’une décennie. En échange, les crédits dévolus au renouveau des matériels et à l’entraînement des forces sont écornés à court terme mais le spectre des missions et des ambitions est préservé pour l’essentiel.

Motivée essentiellement par une pression budgétaire exogène à la Défense, la décrue est la condition du non-déclassement immédiat et de la modernisation future. Si donc cette dernière devait ne pas avoir lieu, les armées ne disposeraient ni du nombre ni des équipements adéquats, et les militaires auraient le sentiment légitime d’avoir été dupés.

Parce qu’il fallait bien absorber les effets de la crise des finances publiques, mais aussi parce qu’elle héritait d’une «bosse» budgétaire jamais résolue, la LPM a construit un modèle tendu comme jamais. Pour cette raison, toute nouvelle réduction de crédits entraînerait nécessairement une réduction plus que proportionnelle des capacités militaires, et donc un déclin de notre capacité d’action, de notre leadership et finalement de notre autonomie stratégique. Clauses de dédit et effets de seuil se combinent pour expliquer pourquoi chaque milliard ôté au programme 146 engendre des conséquences négatives marginalement croissan­tes. Au bout de ce processus, l’Etat paierait encore cher des capacités très réduites, voire inexistantes.

Carences capacitaires

Les interventions des dernières années ont mis en évidence un certain nombre de déficits capacitaires, qu’il s’agisse de matériels obsolescents ou de carences complètes. Pendant l’opération Harmattan, dont la phase initiale avait jeté une lumière crue sur l’absence de capacités SEAD dédiées en Europe, l’armée de l’Air a eu du mal à maintenir pendant des mois un rythme moyen d’une trentaine de sorties par jour, la durée totale comme le rythme soulignant les insuffisances nationales en matière d’ISR, de ravitaillement en vol ou de stocks de munitions. Serval a pour sa part confirmé ces carences en termes de renseignement opérationnel ou de transport stratégique – sans oublier l’âge des véhicules médians de l’armée de Terre, VAB et autres Sagaie. L’opération Sangaris à la fois a montré certaines de nos limites bien connues, par exemple l’insuffisance de nos moyens de transport tactique faute d’hélicoptères lourds, mais, de façon plus intéressante, a sans doute apporté la démonstration de l’insuffisance de nos effectifs déployables – on en veut pour preuve le fait que le «contrat opérationnel» ordinaire, fixé à 7 000 hommes par le LBSDN de 2013, a été aussitôt dépassé.

Au-delà de ces faits bien connus, il convient de rappeler notre forte dépendance à l’égard des Etats-Unis sur certains segments clefs, comme l’ISR ou le ravitaillement en vol. Si certaines d’entre elles doivent être résorbées, au moins pour partie, dans le cadre de la LPM (programme Scorpion, MRTT, drones MALE…), ces diverses carences deviendraient naturellement beaucoup plus criantes et pour certaines paralysantes en cas de non respect de la programmation. Qu’il s’agisse des ravitailleurs actuels ou des chars légers 10-RC, il faut dire clairement qu’on les a prolongés au maximum (en acceptant au passage des coûts de MCO en hausse), qu’il n’existe en conséquence plus aucune marge et que différer à nouveau remettrait en question notre capacité à refaire une opération comme Serval.

Implications stratégiques

Nos carences sont assez largement celles de nos alliés européens, qui d’ailleurs dépendent de nous pour certaines capacités rares : ravitailleurs, PATMAR, Resco, hélicoptères d’attaques ou encore moyens de renseignement. Il est donc indispensable de maintenir toute la LPM, car elle conditionne notre capacité à être la nationcadre d’une OPEX africaine, où à l’évidence nos alliés attendent de nous que nous fournissions une bonne part, si ce n’est l’essentiel des moyens. En outre, les déficits observables dans le cadre d’interventions «expéditionnaires» sont plus graves encore pour des missions de réassurance orientées naturellement sur le combat de haute intensité.

Que l’on examine le nombre réduit d’appareils de combat, de missiles METEOR et de frégates de premier rang, ou encore le caractère désormais «échantillonnaire» de nos forces terrestres lourdes, ainsi que l’absence de capacités SEAD et de défenses antiaériennes d’accompagnement, il est clair que toute nouvelle baisse en deçà du niveau actuel, pourtant déjà insuffisant, se traduirait par une perte irrémédiable de capacité – et donc par un coût très élevé, si d’aventure le besoin de reconstitution se faisait sentir, car il faudrait alors repartir de rien. Un tel abandon capacitaire signifierait aussi un réel déclassement, la France devant renoncer, dans le cadre de l’Otan, à commander une opération limitée (SJO) mais sérieuse ou la composante d’une opération majeure (MJO). Au vu de la crise en Ukraine et de la résurgence de la puissance russe, notre influence auprès de nos alliés européens en serait très profondément et durablement affectée.

Même le domaine stratégique et donc notre autonomie seraient menacés par des coupes qui affecteraient nécessairement les segments stratégiques, qui sont aussi les plus onéreux : le spatial, les défenses antimissiles (qui ne sont pas financées pour l’heure : on s’en remettrait alors pour de bon aux Américains), les armes complexes (missiles de croisière) et enfin la dissuasion (la composante aérienne est déjà en ligne de mire, alors que la modernisation des deux composantes a déjà été décalée).

Tout ceci serait d’autant plus dommage que la France occupe enfin la place à laquelle elle a toujours aspiré, à savoir celle de puissance stratégiquement influente en Afrique comme en Europe ou auprès des Etats-Unis (à égalité avec le Royaume-Uni) ; et qu’en outre ce leadership stratégico-militaire, pour fragiles que soient ses fondements, n’en constitue pas moins l’un des derniers avantages comparatifs de notre pays. La myopie irresponsable de Bercy n’en est que plus affligeante.

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