La Serbie : témoin privilégié d’une nouvelle dynamique européenne ?

Par Arta Seiti, Chercheur, responsable du groupe d’études sur les Balkans de
l’Institut Prospective et Sécurité en Europe (IPSE), et Emmanuel Dupuy, Président de l’IPSE

Le périple de cinquante voyageurs, partis symboliquement de l’aéroport de Belgrade à destination de Bruxelles, Berlin, Rome et Paris, le 19 décembre dernier, sera-t-il à retenir comme une date emblématique de l’arrimage à l’espace communautaire de ce que constituent des 7 États composant cet édifice instable connus sous le vocable des « Balkans occidentaux » ?

Il est vrai que la levée de l’obligation de visa pour l’UE octroyée à la Serbie, à l’Ancienne République Yougoslave de Macédoine et au Monténégro depuis 2009, et à l’Albanie et la Bosnie-Herzégovine en 2010 était un signal attendu sur le chemin d’une intégration encore semée d’écueils.

Parmi ceux-ci, celui de l’insécurité culturelle, legs pesant, lié à la fragmentation de l’ex-Yougoslavie et à la précarité des micro-États qui en a découlé, continue d’alimenter les images de leurs tragiques histoires. C’est ainsi une certaine tendance à la victimisation, qui semble avoir imposé des revendications territoriales et frontalières entre Etats qui se tournent désormais le dos, pour la plupart d’entre eux…

Ainsi, à l’heure d’aujourd’hui, au delà de cette notion de sécurité culturelle, il est sans doute plus que temps de mettre en exergue une autre notion, celle de la sécurité politique et économique. Les responsables politiques ne s’y sont guère trompés, faisant du terme Intégration le leitmotiv de leur discours et l’axe majeur de leur action politique volontariste.

D’ailleurs, la Serbie, qui a subi les bombardements de l’OTAN en 1999, ne vient-elle pas de déposer elle aussi sa candidature pour intégrer l’UE ?

Véritable « ouverture psychologique », cette candidature dont la Serbie avait besoin va bien au-delà de la liste blanche de l’Accord de Schengen, qui permet à ses ressortissants de circuler librement dans l’espace éponyme, sans visa préalable. C’est donc bel et bien sur le volet économique qu’il convient de se pencher.

Une prise de conscience collective du destin manifestement européen de la Serbie partagé par 71 % de la population. Appétence pour le modèle économique européen, certes, mais qui ne saurait nier non plus le changement de paradigme qui a échappé à beaucoup.

En effet, le fait que la reconnaissance du Kosovo en tant qu’État indépendant et souverain, ne soit plus une pré-condition pour l’intégration de la Serbie à l’UE, constitue un pas de plus en faveur de la normalisation du pays vis-à-vis de ses partenaires et voisins.

C’est ainsi, avec l’aval de l’Assemblée générale de l’ONU, que le pragmatique Président de la Serbie, M. Boris Tadic, a saisi la Cour internationale de la Justice de La Haye, (ville où siège également le Tribunal Pénal International pour l’ex-Yougoslavie). La CIJ ne devrait pas rendre son arrêt avant fin 2010.

La Serbie, frontalière de la Bosnie-Herzégovine, de la Hongrie, de la Roumanie, de la Bulgarie, de l’ARYM, de l’Albanie, du Monténégro et dernièrement du Kosovo, constitue le pivot stratégique de l’Europe du Sud-Est. L’impact du besoin d’assurer la sécurité politique et économique, qui s’exprime entre autre à travers le corridor 10 et les différents accords contractés avec Gazprom, notamment le gazoduc South-Stream ferait de la Serbie un acteur pivot entre la Russie, l’UE et les Etats-Unis.

Car, c’est justement à l’aune de cette intégration que l’Union européenne devrait puiser plus efficacement et ce afin de prendre appui sur cette identité économique balkanique, pré-existante et qui a tendance à entrouvrir des barrières frontalières jusqu’ici fermées hermétiquement.

A titre d’exemple, il suffit de rappeler que les produits électroménagers Gorenje, de fabrication slovène, reste les meilleurs pour la région ; que le lait le plus réputé est celui du croate Dukat et que les fruits et légumes macédoniens sont particulièrement recherchés.

N’est-ce pas d’ailleurs l’entreprise serbe Delta Holding, spécialisée dans les opérations d’import-export, de banque, d’assurance et de grande distribution, (dont le siège social est à Belgrade) qui vient d’ouvrir des magasins au Monténégro et en Slovénie ?

Aussi convient-il de rechercher une synergie nouvelle et un équilibre qui aillent dans les deux sens : car vu des Balkans occidentaux, comme de l’Union européenne et de la communauté internationale, la crise économique et financière nous oblige à réévaluer le rôle de l’Etat, tout en ne balayant pas, bien évidemment, d’un revers de main, le rôle également structurant des acteurs non étatiques et des ONG.

Cette région au passé commun si riche, mais qui évoque trop souvent encore des interprétations contestataires entre les communautés, ne peut se permettre de remettre à plus tard le souhait ardent que constitue l’horizon de l’intégration à l’Union européenne.

Encore faudrait-il inscrire cette finalité de manière plus solidaire et lisible. C’est assurément un chantier sur lequel la troïka hispano-belgo-hongroise, épaulée par les instruments diplomatiques fournis par le Traité de Lisbonne enfin ratifié, va s’impliquer rappelant l’importance de la dimension stratégique de l’Europe du Sud-est.

Les Américains ne s’y sont pas trompés, eux qui lancèrent dès la moitié des années 1990, une initiative en ce sens !

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