La relation transatlantique à l’aune de la mondialisation

Par Yves Boyer, direceur-adjoint de la Fondation pour la Recherche stratégique

Dans un de ses derniers articles, Raymond Aron s’interrogeait sur le point de savoir si l’Alliance atlantique vivrait assez longtemps pour célébrer ses noces d’or (In Politique étrangère 4-1983). Force est de constater que l’histoire a répondu favorablement puisque l’Alliance va, dans les mois à venir, annoncer un nouveau concept stratégique censé lui permettre d’affronter avec toutes chances de succès les défis qui se posent à elle dans le monde globalisé.

Pour autant, faut-il réduire la relation transatlantique au seul aspect sécuritaire ? Chercher à répondre à cette question revient à relever un paradoxe : la dimension sécuritaire de la relation transatlantique est devenue moins centrale mais elle seule lui permet de garder la cohésion entre ses membres. Dans ce contexte, un nouveau logiciel reste à inventer pour faire vivre la relation transatlantique tout simplement parce que le détachement, pour ne pas dire l’indifférence, caractérise désormais les affaires de sécurité transatlantiques. Le peu d’empressement des Alliés, malgré des pétitions de principe, à augmenter leurs effectifs engagés en Afghanistan est symptomatique de cet état de fait de même que la réduction, plus que sensible, des effectifs militaires américains déployés en Europe où ne resteront bientôt plus que deux brigades de l’US Army et une quantité négligeable d’avions de l’US Air Force.

Cette évolution montre que les deux rives de l’Atlantique dérivent dans des directions différentes. C’est l’évidence lorsque l’on regarde la place désormais réservée à l’Alliance atlantique dans les organes du pouvoir législatif ou dans les priorités des think-tanks américains. Les débats sur l’OTAN sont devenus plus que rares, tant au Sénat qu’à la Chambre des Représentants. Les programmes de recherche financés par les grandes fondations américaines qui suivent les évolutions des enjeux internationaux se sont très largement détournés des questions européennes et davantage encore des questions liées aux relations transatlantiques. De son côté, l’Europe, plus exactement l’Union européenne, émerge peu à peu comme acteur sur la scène internationale. Elle a développé une vision du monde pluraliste où la puissance des États-Unis devait être équilibrée par des grandes puissances régionales, un nouveau concert des grandes puissances. Dans cet esprit, l’Union affiche implicitement sa détermination à être l’institution dominante dans la nouvelle Europe et de ce point de vue la mise en œuvre du traité de Lisbonne devrait la conforter. Enfin, aux Etats-Unis comme dans les pays membres de l’OTAN, les causes qui avaient amené à la création de l’Alliance sont de plus en plus ignorées par des fractions toujours plus importantes de la population.

La relation transatlantique a largement migré des affaires de sécurité stricto sensu vers les nouveaux champs de préoccupation que sont aujourd’hui, par exemple, la gouvernance mondiale, le commerce international, la recomposition du système monétaire international, les préoccupations environnementalistes et les aspects plus « exotiques » de la sécurité (terrorisme, cybercriminalité, sécurité énergétique). Dans la société internationale postmoderne, la notion de menace est devenue le plus souvent « déterritorialisée ». Elle englobe aussi bien des pandémies, des accidents industriels majeurs, un afflux massif de réfugiés, que des actions liées à des mouvements millénaristes ou terroristes agissant en dehors de tout lien avec un État. Malgré ses multiples tentatives récentes, l’OTAN n’apparaît plus comme l’outil adéquat permettant de prendre à bras le corps l’ensemble de ces problèmes. Dans ces conditions, il serait dangereux et illusoire de demander à l’OTAN de prétendre à répondre à tous les types de menace majeure et d’orienter la relation transatlantique vers le traitement d’enjeux qui la dépassent même s’ils appellent à une consultation étroite entre ses membres. Il n’y a plus nécessairement, pour aborder ce nouvel agenda, unité stratégique entre les deux rives de l’Atlantique. Le commerce international illustre ces inflexions : les principaux partenaires des Etats-Unis sont largement ailleurs que dans le monde transatlantique. Ce sont, par ordre décroissant, le Canada, la Chine et le Mexique, dont le commerce avec son voisin du nord équivaut au commerce de ce dernier avec celui, combiné, des trois « grands » pays de l’Union : l’Allemagne, la Grande-Bretagne et la France.

Dès lors, et paradoxalement, le découplage entre affaires de défense au sens de l’article 5 du pacte fondamental qui lie les deux rives de l’Atlantique et les enjeux internationaux contemporains doit être recherché pour préserver la relation transatlantique des ferments de désagrégation. Pour perdurer, l’Alliance doit renoncer à voir trop grand ; elle doit se concentrer sur sa seule raison d’être, à savoir la préservation d’un lien quasi existentiel entre partenaires transatlantiques sur les affaires de défense lorsqu’un ou plusieurs de ses membres est en grand péril. On reviendrait ainsi à l’esprit du Pacte de 1949.

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