La défense antimissile version Obama

Par Camille Grand, directeur de la Fondation pour la Recherche stratégique

Comprendre les décisions américaines

Les deux mandats du président Bush ont été une période faste pour la Missile Defense. L’administration républicaine a fait un effort très significatif en termes budgétaires (10 milliards de dollars par an) et s’est affranchie de toute limite juridique et technique en se retirant du traité ABM.

Pour l’administration Obama et comme les premières décisions le démontrent, le débat ne porte pas sur un renoncement à la DAMB mais sur des ajustements financiers (budget réduit de 10 % environ et révision des priorités), techniques et de calendrier (priorité donnée aux systèmes de théâtre et exigences accrues en matière de qualification des systèmes) et politiques (réouverture du débat avec la Russie). La DAMB demeure cependant un élément central de la stratégie américaine.

Quel volet européen pour la nouvelle Missile Defense américaine ?

La défense antimissile est en passe de devenir un élément structurant des alliances américaines à la manière de la dissuasion élargie pendant la guerre froide. C’est vrai en Asie orientale, au Proche et Moyen-Orient et en Europe.

Depuis 2002, l’Otan s’est engagée — avec l’accord de la France — dans une double réflexion sur le développement de capacités de TMD essentiellement destinées à protéger les forces ou des sites sensibles et sur la mise en place d’une DAMB du territoire européen. Le sommet de Strasbourg-Kehl a confirmé l’engagement des Alliés à parvenir à terme à une capacité ALTBMD (défense active multicouches contre les missiles balistiques de théâtre) «qui inclurait ainsi, en plus de la protection des forces Otan déployées, la défense antimissile territoriale».

Après les annonces brutales du 17 septembre 2009 relatives aux sites polonais et tchèque qui avaient semé le trouble et pu être présentées comme un recul, le secrétaire américain à la Défense, Robert Gates, a, lors de la ministérielle de Brastislava (22-23 octobre 2009), précisé les plans américains et souligné que, loin d’abandonner les projets de déploiements européens, les Etats-Unis proposent aux Alliés de construire une défense antimissile du territoire européen s’appuyant sur une première capacité dès 2011, grâce au déploiement de navires antimissiles dotés du missile SM-3 complétés à partir de 2015 d’une capacité à terre (SM-3 block IB), et qui pourra évoluer vers des missiles plus performants (SM-3 block IIA) à partir de 2018. A terme, ils envisagent donc une DAMB intégrée du territoire européen sol et entendent y associer pleinement l’Otan dans un projet qui a suscité d’emblée une adhésion plus forte des Alliés.

Quelle posture pour la France ?

Dans ce débat, la position française paraît parfois bloquée comme prise entre des considérations doctrinales sur la cohérence du dispositif DAMB avec la dissuasion nucléaire et les contraintes budgétaires fortes qui pèsent sur la Loi de programmation militaire. Le sujet justifie pourtant un vrai débat fondé sur une analyse sans concessions de la question posée. Il paraît nécessaire de mettre à profit le temps qui nous sépare d’une éventuelle décision de l’Otan lors du sommet de Lisbonne pour «mettre à plat» les données du problème et prendre une décision informée.

Il est à cet égard possible de formuler quelques recommandations à même d’éclairer le débat à venir.

Affiner notre analyse de la menace qui pèse sur l’Europe est un préalable indispensable afin de définir avec précision la nature de la menace balistique et les scénarios qui pèsent sur notre continent. Celle-ci semble relever pour plusieurs années encore d’une menace de théâtre, mais d’une portée qui s’accroît (jusqu’à 3 000 km) et qui gagne en sophistication.

Même si deux présidents de la République se sont exprimés sur la compatibilité entre DAMB et dissuasion nucléaire, il apparaît nécessaire de mieux formuler cette articulation. Alors qu’un débat s’engage au sein de l’Otan, dans le cadre du débat sur le nouveau «concept stratégique» de l’Alliance, la France doit partager avec ses alliés sa vision. Une telle approche aura le mérite d’éviter toute dérive en matière de doctrine nucléaire.

Les chiffres mis en avant sur le coût d’une défense anti­missile relèvent souvent d’inquiétudes — justifiées par des contraintes budgétaires connues — mais non étayées par une analyse qui distingue clairement les hypothèses. Il convient de réfléchir en fonction de scénarios clairs : coût d’une première capacité autonome de défense antimissile de théâtre, des différentes options d’une coopération Otan, de l’acquisition de «briques» précises de compétence. Cette approche doit également être comparée avec le coût d’un programme Otan dans lequel la France apporterait un financement plutôt qu’une capacité ou une solution intermédiaire.

Les Européens partagent tous nos contraintes budgétaires et ne sont pas aussi divisés qu’ils le semblent parfois. Une initiative française pourrait être destinée à faire émerger à la fois les attentes des Européens en termes de réponse à la menace et leurs demandes dans le dialogue avec les Etats-Unis en termes de capacités du futur système, de C3, de partage industriel et technologique. Vis-à-vis des Etats-Unis, le moment semble bien choisi pour engager un dialogue sérieux : la nouvelle administration a choisi une approche coopérative qui pourrait faire une plus large part aux vues des Alliés.

La fin d’une approche trop idéologique de l’administration Bush, qui accordait une priorité absolue aux projets de MD destinés à protéger le territoire américain, a inutilement compliqué le débat au sein de l’Alliance et généré un sujet de confrontation avec la Russie autour du troisième site. Cette époque étant révolue, il existe un espace pour avancer vers une définition cohérente des besoins et la définition d’une architecture répondant aux vrais besoins face à la menace balistique.

La DAMB sera l’un des débats stratégiques des prochaines années. Si le déploiement de ces technologies est déjà en cours dans plusieurs régions du monde, il est nécessaire et urgent d’approfondir notre réflexion nationale. Les décisions de la France quant à sa participation aux programmes Otan, à la nature et à l’ampleur de celle-ci, et relatives à nos propres choix nationaux devront être éclairées par une compréhension très fine de ces enjeux.

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