La conférence d’examen du Traité de non-prolifération nucléaire de 2015 : résultats, bilan et principaux enseignements

ONU SIEGE«Souvenons-nous que vous n’êtes pas ici simplement pour éviter un cauchemar nucléaire, mais pour édifier un monde plus sûr pour tous». Ainsi s’exprimait le secrétaire général des Nations unies en 2010 lors de la conférence d’examen précédente du Traité sur la non-prolifération des armes nucléaires (TNP), qui se tient tous les cinq ans depuis l’entrée en vigueur du traité en 1970. Il faut croire que ces mots ont été oubliés par nombre de pays lors de la conférence qui s’est déroulée du 27 avril au 22 mai 2015 à New York. Les 190 Etats parties n’ont en effet pas réussi à s’entendre sur un document final.

Le déclencheur de cet échec est spécifique. Les Etats-Unis, avec le Royaume-Uni et le Canada, ont refusé les propositions de création d’une zone exempte d’armes de destruction massive au Moyen-Orient. Avancées par la Russie, dans une atmosphère radicalisée par les prises de position égyptiennes, celles-ci exigeaient qu’une confé­rence de négociation d’un traité spécifique établissant une telle zone soit tenue avant le 1er mars 2016. On mesure dans l’environnement actuel du Moyen-Orient ce que cette idée avait d’irréaliste. Pour autant, cette question a masqué des divisions plus profondes entre Etats membres.

Frustrés par ce qu’ils jugent des progrès insuffisants des Etats dotés en matière de désarmement nu­cléaire, certains Etats sont aujour­d’hui tentés de faire exploser l’approche pas à pas adoptée depuis plus de 25 ans et de lancer la négociation d’un traité d’interdiction pure et simple des armes nucléaires, sur le modèle des traités chimique ou biologique. Le cœur d’une telle vision, poussée par l’Autriche ou l’Irlande par exemple, des pays neutres mais bénéficiant de la sécurité européenne, est moral : ces armes, parce qu’elles sont tellement destructrices, doivent être suppri­mées, sans tenir compte de l’envi­ronnement de sécurité contempo­rain. Présenté comme centré sur «les conséquences huma­nitaires» des armes nucléaires, ce mouve­ment n’a pas d’autre objet que de rendre illégale et illégitime leur existence même. Il n’est donc pas sans poser des problèmes aux Etats dotés, mais aussi à certains pays qui bénéficient, en Europe ou en Asie notamment, des garanties nucléaires de sécurité américaines. La tension qui en résulte, entre partisans d’un désarmement nucléaire immédiat et inconditionnel, et promoteurs d’une approche progressive, comme la France, n’est pas prête de s’estomper.

Remettre le réel au cœur des débats

A y regarder de plus près encore, les difficultés ne s’arrêtent pas là. Bien peu de cas a été fait du désintérêt que suscitent chez de nombreux pays au sein de la conférence d’examen du TNP, les mesures de renforcement du régime de non-prolifération : universalisation d’un système d’inspections renforcées de l’Agence internationale de l’énergie atomique, durcissement des condi­tions de retrait du traité, amélioration du contrôle des exportations de technologies sensibles… Et les efforts pour garantir à tous les Etats, conformément à l’article IV du traité, l’accès à une énergie nucléaire civile plus sûre et plus efficace, ne déclen­chent que peu d’intérêt politique dans des débats presque tout entiers accaparés par le désar­mement. Pourtant, le compro­mis que repré­sente ce traité est ancré dans un équilibre délicat entre trois piliers, le désarmement, la non-prolifération et l’accès au nucléaire civil, qui permet de préserver les intérêts de sécurité de chacun.

A l’heure du bilan de la conférence d’examen de 2015, il ne faut donc pas se tromper de perspective. L’absence de document final ne signe pas en tant que tel l’échec du processus. D’autres cas se sont présentés par le passé et le régime international de non-prolifération reste robuste. Le plan d’action adopté en 2010 reste valable. Il fournit une base solide pour pour­suivre des efforts équilibrés sur les trois piliers. Seule l’incapacité à empêcher la Corée du Nord de sortir du TNP pour réaliser son programme d’arme nucléaire constitue un réel échec, bien loin des 20 à 30 Etats nucléaires qui avaient pu être prédits dans les années 1960. Le danger principal pour le TNP est ailleurs.

Il réside dans la déconnexion crois­sante entre un processus diploma­tique de plus en plus hors du monde, et la réalité des dynamiques contem­poraines de sécurité. A l’inverse de ce que l’on observe aux Etats-Unis, au Royaume-Uni ou en France, l’arme nucléaire prend une impor­tance de plus en plus grande pour de nombreux Etats. Il n’est pour s’en convaincre que de recenser la multi­plication des déclarations russes menaçant l’Europe de frappes nucléaires en cas de conflit, ou d’observer les développements nucléaires en cours en Asie, au Pakistan, en Chine, en Corée du Nord. A bien des égards, pour para­phraser la phrase de F. Mitterrand en octobre 1983, les désarmeurs sont à l’Ouest, les missiles à l’Est.

Le principal enjeu des cinq ans à venir sera donc de remettre le réel au cœur des débats internationaux de désarmement, pour éviter un nouvel échec en 2020. Pour édifier vraiment un monde plus sûr pour tous, et pas simplement pour éviter un cauchemar nucléaire. En com­mençant par deux mesures urgentes et qui n’ont paradoxalement fait l’objet que de peu de discussions à New York en mai, l’entrée en vigueur du traité d’interdiction complète des essais nucléaires, et le lancement des négociations sur un traité d’inter­diction de production de matière fissile pour les armes nucléaires. Deux mesures sur lesquelles le Président de la République avait insisté lors de son discours, à Istres, en février dernier.

Articles similaires :
Partagez ce contenu :