La belle histoire

C’est par le récit de l’opération X devant la Chambre des communes le mercredi 5 septembre que Theresa May a fait sa rentrée politique. Un récit qui tient d’un véritable techno-polar, avec des agents venus du froid qui mènent de bout en bout un assassinat au moyen d’une arme perfide avant de se précipiter dans un avion de l’Aeroflot, les limiers britanniques les débusquant grâce aux centaines de caméras de surveillance et au Big Data. Avant qu’ils ne réapparaissent au cours d’une interview à Russia Today.

«Ruslan Bochirov» et «Alexandre Petrov» ont nié tout naturellement tout lien avec l’affaire Skripal, et se sont présentés comme des hommes d’affaires. Sauf que si, pour Petrov, il est difficile de confirmer, son nom et son prénom étant très courants, TTU n’a trouvé aucun Ruslan Timourovitch Bochirov ni dans les bases de données russes du Service fédéral fiscal, qui enregistre les entrepreneurs, ni dans les annuaires ! Il s’agit là d’un récit qui ferait un bien mauvais roman d’espionnage.

Ce storytelling a en effet suscité le scepticisme de la majeure partie des experts du contre-espionnage occidentaux en raison de son mode opératoire caricatural. Et ce d’autant que les Russes étaient, lors de la Guerre froide avec le SMERCH, les maîtres incontestés de ce type d’opération, allant jusqu’à exfiltrer les transfuges depuis le sol américain pour les incinérer en public dans l’«Aquarium» au siège du GRU. Il ne s’agit pas de prétendre que les deux agents russes ne sont pas impliqués — servir de leurre est beaucoup —, mais que les conclusions de l’enquête présentées aux médias internationaux sont vraisemblablement erronées.

Les mémoires de l’ancien agent du Mossad V. Ostrovsky démontrent que les assassinats ciblés sont extrêmement complexes et compartimentés. En dehors des seuls aspects logistiques, une équipe est chargée d’une phase de pré-reconnaissance pour détecter les dispositifs de surveillance et élaborer des itinéraires complexes pour ne jamais passer deux fois au même endroit. Une autre, pour environner en temps réel la cible et la fixer, une troisième pour procéder à l’exécution, et une dernière pour effacer les traces après avoir sécurisé l’exfiltration du dispositif.

Le récent clash entre le patron du BfV allemand et le cabinet d’Angela Merkel sur l’identité des auteurs ayant attaqué un groupe d’immigrés le mois dernier démontre que la distorsion entre le travail des services de l’Etat et l’instrumentalisation qui en est faite par les communicants aux Etats-Unis et en Grande Bretagne, en manipulant au passage les représentations parlementaires, semble se répandre dangereusement.

Articles similaires :
Partagez ce contenu :