Fin de la guerre : retour sur un anniversaire

Par François Heisbourg, conseiller spécial, Fondation pour la Recherche stratégique

Près d’une génération s’est écoulée depuis la chute du Mur de Berlin, prélude à l’effondrement de l’empire soviétique. Avec le recul du temps — et avec l’ouverture incomplète mais significative des archives —, il est possible de tirer quelques enseignements des conditions dans lesquelles s’est achevée la Guerre froide et de leurs conséquences. On les résumera ici sous forme de trois illusions et trois réalités.

Illusions

Tout d’abord, la fin de la Guerre froide a créé l’illusion d’un Occident durablement dominant. Comme Hegel au lendemain de la victoire de Napoléon à Iéna, Frank Fukuyama avait décrété la fin de l’histoire après la chute du Mur. Loin d’être de portée simplement académique, le discours sur la victoire des idées démocratiques et libérales, incarnées par les Occidentaux, a débouché sur une forme d’hubris, dont la guerre d’Irak fut la forme extrême. Ajoutons que cet a priori fut largement partagé entre une gauche porteuse du devoir d’ingérence et une droite néoconservatrice.

Illusion, aussi, que l’affirmation selon laquelle l’Amérique allait pouvoir, seule, structurer le système mondial, au simple motif qu’elle était devenue la seule super-puissance. Le «moment unipolaire» des néoconservateurs, ou l’évocation française de «l’hyper­puissance» ne correspondaient pas au réel : en l’absence de la menace constante que représentait l’Empire soviétique, les Etats-Unis se trouvaient privés du relais d’influence que constituaient les alliances permanentes créées aux débuts de la Guerre froide. Paradoxalement, c’est Donald Rumsfeld qui avait trouvé les mots pour le dire en septembre 2001 : dorénavant, c’est la mission qui détermine la coalition.

Illusion enfin, que la fin des Empires et des dictatures serait désormais pacifique. L’Empire soviétique est mort pratiquement sans un coup de feu : mais il s’agit d’une exception dans l’Histoire. Là encore, l’affaire est loin d’être académique. L’illusion d’un changement pacifique au Moyen-Orient, une fois éliminé Saddam Hussein, avait été l’un des moteurs de l’activisme américain de l’époque.

Réalités

Dans le registre des réalités, on notera d’abord que la dissuasion nucléaire n’a pas seulement contribué à empêcher la Guerre froide de devenir chaude. Elle a aussi contribué à hâter la fin de l’Empire soviétique : dans les plans militaires soviétiques des années 1980, découverts lors de la réunification allemande, il apparaissait que la victoire militaire était impossible sans ouverture préalable du feu nucléaire – acte qui, face à une riposte nucléaire occidentale, aurait ôté tout sens au mot “victoire”.

Pour les décideurs soviétiques, la guerre n’était pas, dans ces conditions, une option rationnelle. L’URSS était renvoyée aux faiblesses et contradictions internes de son Empire, sans pouvoir y porter remède par une dynamique guerrière. Ajoutons que cet éloge de la dissuasion ne doit pas faire perdre de vue que nous savons aussi que nous sommes passés plus près du bord du gouffre, notamment à l’occasion de la crise des fusées de Cuba, que nous l’avions pensé sur le moment : la fragilité de la dissuasion est aussi une réalité, accrue par le passage à un monde multipolaire.

Autre réalité, celle de la fragilité intrinsèque de toutes les puissances dont l’économie dépend de l’exportation du pétrole et du gaz. Egor Gaïdar, ancien Premier ministre de Russie, a montré comment la fin de l’URSS a été hâtée par la combinaison des booms et des krachs pétroliers des années 1970 et 1980. En termes stratégiques, la vulnérabilité du fournisseur, soviétique hier, russe aujourd’hui, est plus grande que celle du client. Paradoxalement, dans notre préoccupation actuelle par rapport à la stratégie énergétique de la Russie de Poutine, nous avons tendance à oublier que notre dépendance par rapport au gaz soviétique n’avait guère eu d’effets néfastes sur notre sécurité pendant la Guerre froide — malgré les mises en garde de l’administration Reagan.

Enfin, et surtout, au risque d’une redondance, la fin de la Guerre froide a «mondialisé la mondialisation». Avec la fin de l’URSS et du COMECON, la planète a été toute entière plongée dans le grand bain de la mondialisation, accélérant l’émergence de l’Asie et la montée des acteurs non étatiques. En cela, la fin de la Guerre froide, moment de triomphe de l’Ouest, a hâté la fin de la domination d’un récit occidental américano-européen et nous a fait sortir dans l’ère de la puissance relative, pour reprendre l’expression de Pierre Hassner. Hegel, mieux inspiré que Fukuyama, avait observé que la raison agit dans l’Histoire par la ruse.

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