Entretien avec Jean-Marie Bockel

Secrétaire d’Etat à la Défense et aux Anciens Combattants

Jean-Marie Bockel

TTU – Lors des dernières rencontres Paix & Sécurité, organisées à l’Ecole-Militaire, les 14 et 15 octobre derniers, vous avez rappelé les principaux enjeux liés à la défense, devenus consubstantiels de ceux de la sécurité. Maintenant que le Livre blanc a vocation à se décliner dans les forces, au niveau stratégique et opérationnel, quels en sont les éléments structurants ?

JMB – Le Livre blanc sur la Défense et la Sécurité nationale, présenté le 17 juin dernier, a vocation à structurer la réflexion stratégique pendant les quinze prochaines années. Ce document attendu tend à définir la “feuille de route” dans laquelle la réforme capacitaire et budgétaire des forces armées est engagée.

Elaboré sur la base du Livre blanc, le projet de loi de programmation militaire 2009-2014, adopté lors du Conseil des ministres du mercredi 29 octobre, prévoit 185 milliards d’euros de dépenses, dont 101 milliards pour l’équipement des forces et le renforcement nécessaire en matière de renseignement. Les principales orientations en sont désormais connues et s’articulent autour des différentes fonctions stratégiques que sont la dissuasion, la connaissance-anticipation, la préparation de l’avenir, la protection du territoire, la dimension prévention, accompagnée du renforcement de la capacité d’intervention et de projection pour assurer nos engagements au sein des alliances (Otan, UE, Onu).

J’ai rappelé, encore tout récemment, au nom d’Hervé Morin, à l’occasion de la présentation commune Terre-Air-Mer, sur le camp national de Mourmelon, les choix stratégiques qui guident les conditions d’engagements de nos forces. Celles-ci, dans des contextes difficiles et sur des théâtres d’opérations de plus en plus éloignés, sont marquées par des menaces asymétriques de plus en plus diffuses. C’est un des éléments qui justifient d’autant plus l’interopérabilité de nos forces avec celles de nos partenaires transatlantiques et européens. Le prochain Sommet de l’Alliance Atlantique, à Strasbourg et à Baden-Baden, les 3 et 4 avril 2009, devrait confirmer, à ce propos, la justesse des positions françaises quant au renforcement des capacités de planification opérationnelle à mettre en œuvre en cas de crise.

Ce moment fort, venant sceller soixante années de coopération euro-atlantique, devrait consacrer ainsi le retour de la France dans le commandement intégré de l’organisation. Il en résultera une meilleure coordination des moyens et des missions dont l’Europe a ardemment besoin.

TTU – Le Sommet de Deauville, réunis­sant, les 1er et 2 octobre derniers, les 27 ministres européens de la Défense, a rappelé les efforts à consentir en matière d’Europe de la défense. Selon-vous, les Européens sont-ils mûrs pour cela ?

JMB – Dix ans après les avancées significatives initiées par le tandem franco-britannique à Saint-Malo, à quelques mois du dixième anniversaire de la Politique européenne de sécurité et de défense (PESD), qui naquit lors du Sommet d’Helsinki en 1999, la France a souhaité mettre l’Europe de la Défense et sa dimension citoyenne au cœur de ses priorités. La réunion ministérielle de Deauville, présidée par le ministre de la Défense, Hervé Morin, est, en effet, venue rappeler l’importance des ambitions capacitaires que la PESD souhaite développer (Headline Goal 2010 et BT 1500) ainsi que la validité des dispositifs en matière d’évacuation des ressortissants européens en cas de crise. Par ailleurs, l’avenir des missions militaires, qui engagent les soldats européens au Tchad, en République centrafricaine (Eufor-Tchad-RCA) et en Bosnie-Herzégovine (Althea), a été au cœur de ces deux jours de débats.

L’aggravation, ces derniers jours, de la situation dans l’Est de la RDC confirme que l’Europe doit être en capacité d’être un acteur global, d’avoir la possibilité d’agir lorsque la stabilité et la sécurité sont menacées. Le développement de la dimension spatiale et maritime de la PESD, tout comme la rationalisation des programmes de Recherche & Développement, au travers de l’Agence européenne de l’armement (AED), ont également été évoqués. Par ailleurs, la montée en puissance de l’Institut d’études de sécurité de l’UE (IESUE), ainsi que l’actualisation — proposée par la France — de la stratégie européenne de sécurité, élaborée à Thessalonique, en décembre 2003, ouvrent ainsi de nouvelles pistes de réflexions.

La nécessaire «harmonisation» de la formation des officiers des forces armées de nos 26 partenaires — au travers du projet “Erasmus-défense” — est un autre chantier sur lequel la France a décidé de s’engager. Il en va de même pour le Collège européen de sécurité et de défense (CESD), créé en 2005. Il s’agit in fine, pour l’Europe, d’assurer la sécurité à l’intérieur des frontières, comme celle de la cohérence de l’action de l’Union dans le monde. L’UE est ainsi devenue un acteur global en matière de politique étrangère, de commerce extérieur, de sécurité et de défense. Elle doit devenir désormais un acteur géopolitique suffisamment autonome pour être attractive et crédible, notamment en matière de Politique étrangère et de sécurité commune (PESC) et de Politique de sécurité et de défense commune (PSDC), conformément au Traité de Lisbonne.

L’Europe, la Défense et la Sécurité

TTU – La crise géorgienne a démontré que l’UE, parlant d’une seule voix, pouvait être entendue, ou tout au moins faire valoir une vision plus équilibrée et partagée de la sécurité et de la stabilité à ses frontières. Ne serait-ce donc que face à l’adversité que l’Europe existe réellement ?

JMB – L’Union européenne, pour une fois unie a su, dans le cadre de la crise russo-géorgienne, peser. Le mérite principal en revient au volontarisme de Nicolas Sarkozy, Président en exercice du Conseil de l’UE, qui a su démontrer et convaincre ses interlocuteurs russes comme géorgiens de la détermination européenne à garantir la stabilité régionale.

Malgré quelques hésitations liées à un plan de paix, initialement nettement en défaveur du camp géorgien, Washington a, cette fois-ci, accompagné et encouragé les initiatives françaises et européennes. Néanmoins, cela veut-il dire que l’Europe serait prête à s’engager plus fortement pour Tbilissi, Varsovie ou Riga ?

Son pouvoir d’influence et ses modalités d’action sont résolument ailleurs. La forte mobilisation française quant à l’urgente nécessité de réformer le système de gou­vernance économique et financière en est un exemple marquant.

Cette crise financière, qui bouleverse durablement le système international, témoigne que l’Europe a su démontrer, dans un environnement contraint, qu’elle avait su répondre dans l’urgence avec pragmatisme et réalisme. C’est sans aucun doute cette Realpolitik qui garantit le mieux l’indépendance et la défense des intérêts européens.

Dans ce contexte, les atouts de l’UE, première puissance commerciale, forte de ses 450 millions d’habitants (soit plus que les Etats-Unis et la Russie réunis) sont considérables. Près d’un quart des richesses planétaires y sont réunies et quatre de ses membres — Grande-Bretagne, France, Italie et Allemagne — appartiennent au G8. Le Sommet UE-Ukraine, il y a quelques semaines, scellant, à Paris, un partenariat stratégique inédit avec Kiev, tout comme la récente Conférence internationale de Genève, qui fut consacrée, le 15 octobre dernier, à la stabilité et à la reconstruction en Géorgie, en témoignent.

Malgré les difficultés à énoncer politiquement des intérêts communs, un des principaux objectifs est désormais de faire de l’Europe un acteur influent dans le monde et de construire ensemble un dispositif commun de sécurité interne et externe, incluant la stabilisation des conflits. Les différentes phases d’élargissement ont eu pour effet de mettre l’UE plus proche des zones de troubles (Transniestrie, Irak-Iran, Syrie, Caucase du Sud…) dans le cadre de menaces plus variées, plus diffuses, moins visibles et donc de moins en moins prévisibles. Pour le comprendre, il convient de revenir un instant sur le conflit de cet été, qui aura été un avertissement musclé, mais néanmoins «calculé» de la part de Moscou.

Alors que, ces derniers mois, la situation sécuritaire s’était sensiblement détériorée entre Moscou et Tbilissi au sujet des régions séparatistes d’Ossétie du Sud et d’Abkhazie, la diplomatie semblait, ces derniers mois, enfin reprendre la main. Les combats de cet été semblent être un puissant révélateur de cette nouvelle donne stratégique dans laquelle la Russie a, elle aussi, défini sans équivoque ses propres lignes rouges à ne pas franchir.

La volonté d’ancrer le plan de paix proposé à Moscou et à Tbilissi par le Président de la République, en appui aux initiatives européennes précédentes, notamment allemandes, offre cependant une issue jusqu’ici inexplorée. L’appel pour une conférence des donateurs, censée ouvrir la voie à la reconstruction économique et des infrastructures, en témoigne, tout comme la volonté d’associer conjointement l’UE et l’OSCE, à travers la création d’une force de police temporaire internationale placée sous leur double égide. Cette avancée pourrait permettre d’associer, pour la première fois, Moscou, Washington, l’UE et l’OSCE dans la résolution des litiges qui l’opposent aux deux Républiques sécessionnistes.

Ce serait assurément un pas significatif très attendu, en faveur d’une stabilité durable dans tout le Caucase du Sud. Cela aurait, au-delà, des échos positifs et durables dans tout le voisinage russe, aussi bien à l’Est de l’Europe, sur le pourtour de la mer Noire qu’en direction de l’Asie centrale.

L’avenir de la réserve

TTU – Le 26 septembre dernier s’est tenue la huitième édition de la Journée nationale du réserviste, placée cette année sous le signe de l’Europe et de la citoyenneté. Vous êtes vous-même réserviste au sein de la Brigade franco-allemande. Quels sont les principaux enjeux pour cette réserve d’emploi, tels que vous les avez évoqués lors de la séance plénière du Conseil supérieur de la réserve militaire (CSRM), le 15 octobre dernier ? (voir également ci-dessous)

JMB – La réserve militaire (qu’elle soit de type opérationnelle ou de rayonnement à travers la réserve citoyenne), ce sont, aujourd’hui, 60 000 femmes et hommes «doublement citoyens», comme l’on a coutume de les appeler, qui ont choisi de mettre leurs compétences, leur sens des responsabilités, leur goût de l’initiative, de l’esprit d’équipe et une partie de leur temps au service de leur pays.

Engagés pour la défense et la sécurité globale du territoire et au-delà des intérêts nationaux et européens, ils constituent un élément essentiel du lien Armées-Nation. Néanmoins, cette motivation ne doit pas s’étioler. C’est pourquoi, j’ai indiqué, à l’occasion de l’Assemblée plénière du CSRM, qui ne s’était pas réunie depuis 2006, que les questions de la fidélisation et de l’attractivité étaient essentielles.

Tous les réservistes sont unanimes, les délais de paiement des soldes d’activité et des défraiements de leur disponibilité sont trop longs et constituent un frein à la fidélisation. Une des pistes que je propose d’étudier consisterait à proposer un «chèque volontariat Nation personnalisé», simple et adapté à chaque situation vécue.

Dans ce contexte budgétaire contraint, le développement du partenariat entreprises-Défense est primordial. En ce qui concer­ne le budget 2009 consacré à la réserve militaire, la dotation financière de cette année a été fixée à 76 millions d’euros.

Les entreprises constituent, en effet, un vivier essentiel de recrutement de réservistes compétents et dynamiques. C’est pour cela que j’ai confirmé, à l’occasion de la réunion du CSRM, l’importance des «passeports de compétences professionnelles du réserviste», outils au service d’une meilleure perméabilité entre monde civil et militaire.

Les récentes conventions signées avec les sociétés CapGemini, l’Oreal et la CGPME témoignent du lien consubstantiel existant entre les Armées, le monde de l’entreprise et les réservistes. Auparavant, ce sont plus de 200 chefs d’entreprise qui ont pris l’engagement de soutenir la politique de la réserve dans leur entreprise.

La gouvernance de la réserve et une meilleure coordination des réserves constituent deux autres points primordiaux à mes yeux. Je compte m’appuyer, à ce sujet, sur les recommandations proposées par le groupe de travail de l’EMA diligenté à cet effet. Afin de mieux valoriser la réserve citoyenne, qui pâtit, comme l’indique le Livre blanc, d’un manque réel de visibilité, j’ai également sollicité le CSRM afin qu’il me fasse des propositions concrètes dans ce domaine.

Le renfort «opérationnel» des réservistes, au sein des unités d’active, dans le domaine de la gestion des crises aiguës, est une autre piste de réflexion qui mérite d’être approfondie, sans doute au niveau interministériel.

Je me suis engagé dans la voie de la dynamisation des réserves avec résolution et enthousiasme.

Réserves : Evolutions et Priorités

Morceaux choisis du discours pour la Journée nationale du réserviste

Les évolutions et les priorités concernant la réserve

«Chaque jour, les réservistes apportent un concours essentiel au bon fonctionnement des armées :

— en portant assistance aux populations, par le renforcement des unités d’active lors de catastrophes, tempêtes, inondations ou feux de forêt ;

— en assurant la sécurité publique, comme dans le cadre du plan vigipirate ;

— en participant aux opérations extérieures, comme dans le dispositif Licorne en Côte d’Ivoire.

Tout en préservant la singularité de sa vocation, la réserve militaire pourrait exprimer pleinement sa qualité et sa richesse au sein d’une structure interministérielle de renfort opérationnel de gestion de crise, évoquée dans le Livre blanc de la Défense et de la Sécurité nationale, et dont l’étude de la gouvernance et de l’organisation est à conduire. La réserve militaire constitue donc pour notre pays une ressource qui doit être utile, le moment venu, au rebond de notre pays, à sa faculté de résilience après une crise grave. Si le principe de l’intégration de la réserve aux forces actives empêche d’envisager une conception autonome d’emploi de la réserve militaire, il n’en est pas moins vrai qu’il paraît indispensable de réfléchir aux meilleurs moyens d’assurer une gouvernance cohérente et efficiente.»

Améliorer encore l’attractivité des réserves

«L’attractivité et la fidélisation des effectifs ne peuvent en effet s’affranchir d’une significative amélioration de ses modes de gestion. Si actuellement la loi assure aux réservistes une rémunération identique à celle des militaires d’active, il faut aller beaucoup plus loin. Les procédures administratives liées à la gestion des réservistes restent encore un frein important à la fidélisation des réservistes.

Il est difficilement acceptable qu’en 2008, la gestion administrative des réservistes ne soit pas au niveau de celle des militaires d’active. Je compte avancer rapidement sur ce sujet car les règles de gestion des réservistes doivent être claires et surtout le défraiement de leur disponibilité doit pouvoir être immédiat après leurs périodes d’instructions, de manœuvres ou d’engagements opérationnels. Je m’engage donc à lancer une réflexion dynamique et rapide avec l’ensemble des services pour améliorer les choses dans ces domaines.

Pourquoi donc ne pas étudier le principe d’un “chèque volontariat Nation personnalisé”, qui permettrait à chaque réserviste de bénéficier immédiatement du fruit de son travail. Simple, opérationnel et adapté à chaque situation, il pourrait permettre de faciliter la vie quotidienne des réservistes, de les fidéliser. Par ailleurs, une meilleure identification des crédits et des lignes budgétaires dans l’architecture budgétaire ne serait pas inutile.

Amplifier le partenariat avec les entreprises

«Mais n’oublions pas que la disponibilité et les conditions d’emploi de nos réservistes dépendent en grande partie, de la compréhension et des facilités dont ils bénéficient dans leur environnement professionnel. L’activité militaire des réservistes doit pouvoir se combiner harmonieusement avec leur activité professionnelle principale. C’est grâce au concours actif du monde de l’entreprise que nous pourrons construire la réserve disponible et réactive de demain. C’est la raison pour laquelle le législateur a voulu, dans la loi votée en 1999, puis modifiée en 2006, que soit établi un étroit partenariat entre la Défense et le monde du travail. L’objectif est bien de réduire ces contraintes, tout en prenant en compte les impératifs économiques et professionnels des employeurs et notamment des TPE et des PME.

Afin de poursuivre cette politique engagée avec les entreprises, j’ai signé le 23 septembre une convention avec le président national de la Confédération générale des petites et moyennes entreprises. Cette convention s’ajoute aux 200 autres déjà signées qui permettent aux employeurs qui s’engagent en faveur de la disponibilité des réservistes de bénéficier d’un “label partenariat défense”. Au-delà de ces dispositions, je suis persuadé que les qualités, reconnues par les armées aux salariés réservistes, représentent un atout pour les entreprises. Le fait d’appartenir à la réserve militaire induit un certain comportement, un “savoir être” qui, à l’évidence, enrichit le monde de l’entreprise.

L’esprit d’équipe, le sens des responsabilités, le goût de l’initiative, la discipline, la loyauté sont des valeurs aussi utiles au sein des entreprises que dans les armées.»

Articles similaires :
Partagez ce contenu :