Entretien avec Alain Bauer

Alain Bauer
Avec la publication du Livre blanc, nous nous proposons de recueillir l’analyse d’experts sur leur vision de l’avenir stratégique. Cette semaine, nous accueillons Alain Bauer, criminologue, président de la mission sur la formation, la recherche et l’analyse sur les questions de sécurité stratégiques.

TTU – Le dernier Livre blanc a été rédigé en 1994. Quel regard portez-vous sur la méthode de conception du document actuel, du rôle de la Commission et des interventions de l’Elysée ?

AB – Dans le monde anglo-saxon, l’exercice « Livre blanc » permet à des experts de réfléchir à un sujet, puis les gouvernements reprennent ou ne reprennent pas les options proposées. Une des particularités françaises veut qu’un exercice de cette ampleur soit cogéré par l’Etat et que les avancées conceptuelles soient le plus souvent éliminées par les ciseaux normés du SGDN. Le Livre blanc sur le terrorisme en avait ainsi été malheureusement victime.

Jean-Claude Mallet a pourtant sauvé l’essentiel en élargissant l’analyse sur le champ des menaces ou les structures. On notera aussi le « ballet » qui a permis, au rythme de rencontres entre le Président de la République et le président de la mission sur le Livre blanc, marqué par des annonces cadencées (sur le Conseil de Sécurité et de Défense nationale, sur la réforme de l’analyse, de la formation et de la recherche, sur la dissuasion nucléaire….). Il y a eu plus de synergie et de dialogue dans cet épisode que dans les précédents. Mais il faudra bien un jour découpler la réflexion indépendante et la décision politique.

TTU – Le Livre blanc de 2008 adopte une vision globale de la sécurité. Que pensez-vous du concept de sécurité nationale tel qu’il y est énoncé ?

AB – S’il faut se méfier des globalisations sauvages, l’effacement progressif des frontières (physiques mais aussi culturelles) impose de reconsidérer les menaces dans leur globalité. Avec Michel Rocard, nous avions établi une interprétation du concept dans la perspective de la mise en place d’un Conseil de Sécurité nationale compatible avec notre histoire (Revue Défense nationale, octobre 2007). S’il ne faut pas tout couvrir en considérant que tout serait égal, il faut tout regarder pour analyser les menaces et sortir du prêt-à-porter pour entrer dans le sur-mesure. Le Livre blanc entame cet effort, en n’oubliant pas, pour la première fois, le crime organisé. Dans une société globalisée, mondialisée, interdépendante, confrontée à des crises classiques et au retour de crises oubliées (alimentaire), seule une vision multipolaire peut appréhender les problématiques. Mais il faut se méfier de la confusion. Tout ne peut se traiter avec les mêmes méthodes et les mêmes outils. On ne peut passer d’une doctrine de dissuasion à une autre qui couvrirait tous les champs.

TTU – Comment interprétez-vous l’idée de rupture et de «surprise stratégique» ?

AB -Si le concept n’est guère nouveau, sa résurrection est un marqueur intéressant. Lors de l’installation, le 23 août 2007, de la commission du Livre blanc, le Président de la République a déclaré que «d’autres enjeux, moins évidents, d’autres données, moins connues seront déterminants ou vont apparaître en pleine lumière dans les années à venir». Il demandait, en conséquence, que lui soit proposée «une stratégie globale de défense et de sécurité nationale actualisée qui garantisse les intérêts de la nation si une surprise stratégique venait à les menacer». Cette notion de surprise stratégique a été également développée par le général Georgelin, CEMA, dans diverses interventions et dans un article fondateur publié par le CHEM, dans la RDN, en avril 2008.

Illustrant la profonde crise de la pensée stratégique en France, mais pas seulement, la redéfinition des options militaires (Pearl Harbor) et d’une autre nature (11-Septembre), contre des adversaires ou des ennemis ne correspondant pas au schéma classique, ces concepts marquent la fin de la dissuasion nucléaire comme réponse à tout. La surprise n’est plus seulement un mouvement ou une arme inédite. C’est aussi l’apparition d’adversaires non étatiques. La transition du “faible au fort” vers le “fort au fou”. Il s’agit d’une révolution doctrinale dont le contenu devra être fortement pesé, y compris face au terrorisme NBC.

TTU – La réforme du processus de décision vers davantage d’autonomie passe aussi par une formation adéquate en sécurité et en défense des personnels. A cet égard, sommes-nous sur la bonne voie ?

AB – Le document ouvre des pistes intéressantes et cohérentes avec le rapport de la mission que je présidais, approuvé par le Président de la République. Qu’il s’agisse de recherche fondamentale ou appliquée, les processus proposés prennent cette dimension en compte. Il conviendra toutefois de trouver un dispositif adéquat de coopération et de mutualisation des moyens (sans augmentation) en évitant la reproduction de dispositifs anciens, empilés et souvent peu efficaces et en s’appuyant sur une forte revitalisation de la recherche universitaire.

TTU – La sécurité globale procède d’une protection renforcée du territoire français. Comment concevez-vous la protection d’un territoire et de sa population au XXIe siècle ?

AB – Il faut d’abord considérer que le territoire est un concept qui dépasse très largement les problématiques de sanctuarisation frontalière. Les interventions, comme encore récemment dans l’affaire du “Ponant”, se conçoivent de manière mondiale. Plus que le territoire, ce sont les intérêts nationaux (et parfois européens) qui doivent être pris en compte. La défense des populations vaut où qu’elles soient. Cette dimension est assez bien élaborée dans le Livre blanc et fixe des enjeux clairement définis. La Défense opérationnelle du territoire constitue un souci naturel de sanctuarisation, avec des moyens de projection rénovés et des identifications claires entre missions militaires, de police et humanitaires. La mutualisation des moyens et des formations, adaptées, peut ainsi répondre à ce souci.

TTU – L’institution d’un Conseil de sécurité nationale est-il indispensable à la gestion de crises ? Comment cela va-t-il s’articuler avec le nouveau SGDSN et le coordinateur renseignement ?

AB – Lors de notre première réflexion sur le sujet avec Michel Rocard, nous avions posé plusieurs problèmes non résolus à l’époque : Qui gère les crises ? / Où gère-t-on les crises ? / Comment décèle-t-on les crises ?

La mise en place du CSDN, du SGDSN, du Coordinateur du renseignement, du Comité consultatif répond en grande partie à ces questionnements. Mais il faudra encore installer l’outil de gestion de crise car il n’existe matériellement ni à l’Elysée, ni à Matignon, ni même au ministère de l’Intérieur. Les dispositifs existant au Ministère de la Défense, à la Préfecture de Police ou à la Direction de la Sécurité et de la Défense Civiles ne répondent pas à ce besoin, pas plus que Jupiter, essentiellement formaté pour les crises nucléaires. Les études engagées depuis les années 80 devraient aboutir et donner au Président de la République, en tout cas, les moyens de cette coordination à géométrie variable. La mission a échappé à l’idée de la création d’un Conseiller National de Sécurité, ce qui aurait encore compliqué une situation assez lourde. Mais il faudra préciser les modalités de fonctionnement de l’ensemble en conservant l’esprit des institutions sur ce sujet. La nécessaire clarification des missions de l’ancien SGDN et la refonte proposée de l’Ordonnance de 1959 vont clairement dans ce sens. On regrettera mezza voce que le document reste volontairement imprécis sur cette dimension. Il ne faudra pas oublier de redimensionner le renseignement militaire pour y répondre. Le remarquable travail fait pour créer la DCRI en fusionnant DCRG et DST montre la voie. Il faudra aussi choisir le modèle de fonctionnement des outils d’interceptions des communications selon une logique GCHG britannique (fournisseurs de moyens) ou NSA américaine (analyse et moyens). Là aussi, l’investissement considérable nécessaire devra faire l’objet d’une conceptualisation qui dépasse les prés carrés traditionnels.

TTU – Selon vous, les armées sont-elles l’outil adéquat pour lutter contre le terrorisme et les phénomènes transversaux comme la cyber-criminalité ? Est-ce leur rôle ?

AB – Ce n’est pas leur rôle principal, mais elles doivent le prendre en considération. Ainsi l’action de la Marine nationale est clairement marquée par la lutte contre les trafics. De la même manière les missions de police en OPEX (assurées par la Gendarmerie Nationale, qui reste heureusement une force militaire dans le cadre de son rattachement au Ministère de l’Intérieur) devront être réaffirmées et autonomisées pour éviter la confusion. Mais le processus entamé va plutôt dans le bon sens.

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