La DGSE en mode prospectif

Renforcer les capacités d’anticipation, son principal maillon faible, et sortir de la consanguinité aveuglante. Ces deux impératifs d’efficacité en forme de feuille de route, tracée par le désormais ex-directeur de la DGSE Bernard Bajolet, ont conduit à une première petite révolution structurelle. En l’occurrence, la création d’un cercle de réflexion de stratégie et de prospective interne à la DGSE mais ouvert à l’expertise extérieure.

Sur le modèle des pratiques de leurs homologues anglo-saxons, plus coutumiers du décloisonnement, Interaxions organise des ateliers de travail réunissant, autour des agents maison, des représentants reconnus du monde académique et de la recherche mais aussi du secteur privé. Le premier exercice du genre a été organisé le 16 février dernier en partenariat avec le Service canadien du renseignement de sécurité (SCRS) et son organe équivalent de «Liaison-recherche» créé en 2008. L’atelier a été consacré à l’après-Daech, sous la règle de Chatham House, et a donné lieu à un rapport «anonymisé», début mai, qui en restitue les principales lignes.

Les contributeurs, dont des chercheurs du Moyen-Orient et d’Europe et des professionnels de la sécurité, notamment canadiens, y dressent des perspectives peu réjouissantes. En substance : Daech, sous une forme ou une autre, perdurera dans la région, même s’il perd ses territoires majeurs en Irak et en Syrie — Raqqa et Mossoul —, comme à l’international. Certes, l’année 2016 a permis deux succès du point de vue européen : d’une part, la chute du bastion djihadiste de Syrte en Libye, avec «l’élimination d’un foyer de Daech au flanc sud de l’Europe» ; d’autre part, l’opération «Bouclier de l’Euphrate», lancée par la Turquie «et ses protégés en Syrie», coupant le corridor de transit entre le théâtre syro-irakien et l’Europe. Mais la «promesse» que son éradication territoriale permettra de stabiliser les deux pays et la région n’est qu’un vœu pieux.

L’Irak de l’après-campagne de Mossoul, qui s’achèverait à l’été 2017, selon les participants à l’atelier, risque de replonger dans la tourmente qui a marqué les années 2010 à 2012. «Les sunnites vont vraisemblablement demeurer hors du jeu politique aussi bien en Syrie qu’en Irak». La stratégie de lutte contre Daech reste inadaptée, au vu de «l’incapacité persistante, liée à une certaine culture politico-militaire» déplorent les participants, «d’assumer la radicale nouveauté de Daech». En l’occurrence, celle d’être «une Al-Qaida qui a réussi, dans les deux dimensions de la «base» territoriale et de la «base» de données transnationales».

La campagne d’Europe de Daech pourrait logiquement perdurer après la chute du califat, servie par deux types de pratiques qui compliquent le travail d’infiltration, de prévention et de neutralisation, constatent-ils : d’une part, la présence de cellules dormantes dédiées au soutien logistique, d’autre part, «le téléguidage de terroristes via des messageries cryptées qui n’ont pas transité par la Syrie». Rappelant que l’objectif majeur de Daech en Europe n’est pas d’ordre militaire, mais ressort du politique, du médiatique et du symbolique, «on voit sans peine que la combinaison de ces deux pratiques vient accréditer l’illusion corrosive du «ils sont partout». Le mythe du loup solitaire, en ce qu’il «accrédite une menace omniprésente et justifie toutes les escalades répressives, sert parfaitement une telle dynamique», concluent-ils.

 

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