Débat nucléaire : 2010, et après ?

Par Bruno Tertrais, maître de recherche, Fondation pour la recherche stratégique

Approchons-nous d’une étape majeure du débat nucléaire international ? Les Etats-Unis négocient un nouvel accord avec la Russie, finissent leur revue de politique nucléaire et s’apprêtent à ratifier le Traité d’interdiction complète des essais (TICE). La Conférence du désarmement va enfin commencer la négociation d’un traité d’interdiction de production des matières fissiles (TIPMF). Le Conseil de sécurité vient d’adopter, le 24 septembre, une résolution historique sur le désarmement et la non-prolifération, alors qu’approche l’échéance cruciale de la prochaine conférence quinquennale d’examen du Traité de non-prolifération, en mai prochain, et que la campagne pour «l’abolition» (terme aux connotations morales douteuses) des armes nucléaires bat son plein.

Pas si vite. Le nouveau traité russo-américain ne réduira guère le stock total des arsenaux détenus par les deux pays, et la suite de la négociation sera beaucoup plus difficile : Moscou veut limiter la puissance conventionnelle américaine et ses déploiements de défenses antimissiles. La révision de la politique américaine n’apportera, selon toute vraisemblance, aucun changement radical : alors que les alliés de Washington en Asie, au Moyen-Orient et en Europe s’inquiètent de plus en plus des menaces dans leur voisinage, ce ne serait pas le moment de leur envoyer un signal négatif sur le parapluie nucléaire américain. A Prague, au mois d’avril, Obama a évoqué, à la façon de Ronald Reagan, un «monde libre d’armes nucléaires» (encore une expression aux tonalités morales contestables). Mais l’homme est prudent et réaliste : en disant qu’il ne la verrait sans doute pas de son vivant. Vu son jeune âge, il se projetait au-delà de 2050… L’entrée en vigueur du TICE et du futur TIPMF se heurtera à la montée en puissance nucléaire des pays d’Asie, qui n’ont aucunement l’intention, aujourd’hui, de se lier les mains dans ce domaine.

L’obstacle majeur à la réalisation du rêve des abolitionnistes est tout simplement ce que les diplomates français appellent le «monde réel» («events, dear boy, events», disait Harold McMillan). Il rappelle toujours son existence au moment opportun : en avril, test balistique nord-coréen, au moment où Obama évoque le désarmement nucléaire ; en mai, essai nucléaire de la Corée du Nord, juste après la commission préparatoire du TNP ; en septembre, aveu par l’Iran de l’existence d’une deuxième installation d’enrichissement, quelques jours avant le sommet du Conseil de sécurité convoqué par les Etats-Unis… La conduite de Téhéran pourrait non seulement déclencher une course aux armements dans la région, mais aussi mettre en danger l’ensemble même du régime de non-prolifération, avec des ramifications jusqu’en Asie (Japon), voire en Amérique latine (Brésil). Et Pyongyang pourrait bien remplacer Islamabad comme principal exportateur de technologies nucléaires sensibles.

Certaines puissances nucléaires tentent de faire le «grand écart» et d’affirmer leur volonté d’aller vers le désarmement nucléaire tout en développant leur arsenal. A ce jeu, les Chinois sont évidemment les plus cyniques ; il faut dire qu’ils n’observent aucune transparence sur leur arsenal nucléaire – sauf à considérer comme «transparence» la présentation des nouveaux missiles intercontinentaux DF-31 sur la place Tiananmen, le 1er octobre, lors d’un défilé, qui rappelait davantage l’Union soviétique, voire la Corée du Nord, que les reportages des magazines occidentaux ébahis par la modernisation de la Chine. Dans un style heureusement différent, et sans doute avec une dose de sincérité, le Royaume-Uni s’essaie lui aussi, depuis quelques années, à la promotion active de «l’abolition». Mais le gouvernement britannique devra bientôt choisir : on voit mal comment il pourra longtemps tenir ce langage et convaincre son Parlement de faire voter les crédits de remplacement des sous-marins Vanguard – pour ne rien dire de l’entretien des compétences et de la motivation des personnels qui contribuent à la dissuasion britannique.

Le rendez-vous de 2010 ne sera donc pas le tournant décisif que nombre d’analystes espèrent ou redoutent. Et ces données nous rappellent que le monde nucléaire de demain sera façonné tout autant par les décisions politiques des Etats d’Asie et du Moyen-Orient que par celles des pays occidentaux. A cet égard, ce qui se passe dans la sphère stratégique n’est pas très différent de ce qui se passe dans la sphère économique et financière.

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