La Darpa ou la culture du risque

Portée par le Président de la République et la ministre de la Défense, poussée par les industriels et rendue impérieuse par la «technologisation» croissante des matériels militaires et le risque de décrochage capacitaire, l’innovation a, depuis quelques mois, le vent en poupe dans le monde de la Défense.

C’est dans ce contexte que la Darpa nord-américaine, créée en 1958 à la suite du lancement du Spoutnik par les Soviétiques, fait figure d’exemple à suivre. Ses travaux ont abouti à de nombreuses ruptures technologiques, comme l’Arpanet, le GPS, les revêtements furtifs ou le planeur orbital X-37. Quelle est donc la recette du «miracle» Darpa ? D’abord, un objectif clair : permettre aux forces armées des Etats-Unis de conserver leur supériorité technologique et éviter les «surprises» technologiques susceptibles de la compromettre. Indépendante des autres services et des armées, son champ d’action est d’explorer des domaines technologiques allant au-delà des stricts besoins immédiats formulés par les armées et leurs laboratoires intégrés.

La Darpa travaille donc au-delà de l’horizon du court et du moyen termes, dessinant les contours des capacités de demain. Viennent ensuite les moyens : «laboratoire de l’innovation» du DoD, la Darpa bénéficie d’un budget annuel de près de 3 milliards de dollars, un chiffre qui peut paraître élevé mais qui ne représente cependant que 4,4% du budget total du Pentagone pour la recherche, le développement et les essais (RDT & E). Sa structure est volontairement réduite (240 agents), agile et relativement «plate», avec une chaîne hiérarchique limitée permettant des prises de décision rapides et accélérant la circulation de l’information.

Elle est structurée autour de six grands bureaux : transition technologique – systèmes adaptatifs, sciences (matériaux et biologie), information – innovation – cyber (ISR global, réseaux sociaux), technologies microsystèmes (électronique, photonique…), technologies stratégiques (communications, senseurs, ISR tactique, guerre hybride, guerre électronique et énergie) et technologies tactiques (systèmes d’armes, plateformes, spatial…).

La Darpa ne dispose pas de laboratoires en propre mais coordonne et dirige des projets menés par l’industrie (notamment les start up), des universités et, dans une moindre mesure, les agences et laboratoires gouvernementaux. Si elle est donc d’abord un catalyseur d’innovations «amont» mettant en réseau – autour d’un projet – des équipes multidisciplinaires dans tout le pays, elle peut parfois aussi jouer le rôle d’intégrateur «système de système», en finançant les travaux de production de démonstrateurs susceptibles d’offrir des capacités de rupture. Sa stratégie est fondée sur un portefeuille équilibré de projets plus ou moins risqués permettant d’absorber les échecs. Une «culture du risque», qui fait souvent défaut aux structures bureaucratiques, ici permise par un système de contrats courts et non renouvelables.

Les meilleurs talents des Etats-Unis peuvent ainsi, sans risque pour leur carrière, «passer» par la Darpa pour mieux rebondir dans l’écosystème d’innovation et de recherche américain, fort d’un label très prisé dans les centres de recherches et dans l’industrie. Enfin, si la Darpa attire autant à l’étranger comme aux Etats-Unis, c’est qu’elle sait se vendre, grâce notamment à une forte visibilité dans des publications, comme Popular Science, et via sa chaîne Youtube Darpa TV, l’organisation d’un concours annuel de robotique et un site Internet très complet et relativement «transparent».

Au-delà de l’intérêt qu’il suscite en France et en Europe, le modèle «Darpa» est aussi étudié de près dans d’autres pays, comme l’Inde, qui cherche depuis plusieurs années à rationaliser et à moderniser le DRDO.

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