Colombie : la question du déminage s’invite dans les élections

En ce début 2018, la Colombie connaît la campagne électorale parlementaire la plus riche et certainement la plus mouvementée de son histoire. C’est aussi une campagne politique très ouverte du fait de la participation légale et très visible des représentants des FARC ainsi que d’autres partis rebelles mineurs (ELN, EPL, M19, CRS, etc.) ayant désormais droit de cité suite aux accords de paix de La Havane ayant mis un terme à la longue guerre civile qui a ensanglanté le pays. Si l’ancrage résolument démocratique du pays se confirme avec la candidature de 25 (voire 26) impétrants présidents ayant rempli à ce jour les conditions publiques pour recevoir les suffrages des électeurs (et représentant autant de partis politiques, de la droite conservatrice à la gauche réformiste en passant par les Verts). C’est aussi une campagne plurielle pour l’élection des sénateurs et députés qui éliront, seulement dans un second temps, le nouveau président du pays avec, sans doute, un inévitable gouvernement de coalition qui prendra les rênes du pays dans l’ère « post-conflicto » qui débute et qui devrait marquer des temps plus paisibles pour ce pays de près de 50 millions d’habitants, grand comme deux fois la France et en pleine croissance économique.

Il reste que la participation des anciens rebelles au processus électoral pluraliste ne va pas sans heurts, tant reste grande la rancœur (et surtout la méfiance) d’une vaste majorité de citoyens colombiens vis-à-vis d’eux et de leurs soutiens politiques affichés dans le pays, dont l’Unión Patriótica (UP) communiste. La semaine passée à Armênia, capitale du Quindio, la visite électorale de Rodrigo Londoño, dit-Timochenko, ancien leader des FARC, ne s’est pas bien passée et son minibus de campagne a été caillassé par des citoyens mécontents aux cris de « assassin ».  La même scène s’est répétée le lendemain à Yumbo, Valle del Cauca, cette fois avec des œufs ! Autre victime de ces rancœurs persistantes, la sénatrice communiste Aída Avella, en campagne à Medellín, deuxième métropole du pays, accueillie en ville sous les quolibets de « asesina » par des veuves et de nombreux handicapés (unijambistes ou en fauteuils roulants) victimes des mines rebelles…

A juste raison, une majorité de Colombiens reproche aux anciens rebelles le fait que la guerre civile a fait et continue à faire des morts quotidiennement du seul fait des mines que ces derniers ont disséminées durant les décennies passées sur une grande partie du pays. En 2016, le président Juan Manuel Santos s’est engagé à ce que soient déminés, sur une période de cinq ans, quelque 21 millions de mètres carrés dans le pays, un rôle confié en priorité à l’armée colombienne et à diverses ONG spécialisées. L’Ejército Nacional de Colombia a mis sur pied en 2016 une brigade de déminage spécialement chargée de la recherche et de la destruction des mines antipersonnel, des IED et des explosifs abandonnés (UXO) qui ont tué plus de 11 500 personnes dans le pays, et surtout des civils. Mais c’est le rôle des chiens démineurs (Mine Detection Dogs ou MDD) qui étonne le plus l’opinion publique colombienne…

Ce sont les ONG Halo Trust — la plus grande organisation humanitaire de déminage — et Norwegian People’s Aid (NPA) qui sont le plus impliquées actuellement dans le déminage en Colombie. Ces ONG utilisent pour cela de jeunes chiens de berger ainsi que des malinois spécialement entraînés durant 18 mois à la détection d’explosifs grâce à leur odorat exceptionnel. Chaque chien MDD est capable de traiter 400 mètres de piste ou de terrain quotidiennement, soit vingt fois plus qu’un démineur professionnel à la main ! De plus, avec son poids inférieur à celui d’un homme, un MDD ne risque que très peu de faire détonner une mine accidentellement. Auxiliaires précieux pour un métier ardu et dangereux, les MDD colombiens ont été formés par le Croatian Mine Action Centre (CROMAC) associé depuis 2009 à divers projets humanitaires en Colombie. Le rôle des chiens MDD est essentiel et — que les amis des animaux se rassurent — aucun de ces collaborateurs à quatre pattes n’a été blessé au tué en opération depuis 25 ans qu’existe ce programme.

Il existe dans le monde en 2018 près d’un millier de chiens MDD essentiellement financés par des fonds privés et des donations ; et le Marshall Legacy Institute (MLI) de Washington évalue à quelque 45 millions de mètres carrés la surface décontaminée par ces chiens en un quart de siècle. Pour le souriant et sec colonel Chris Ince (MBE, FCMI), ancien de la British Army personnellement impliqué dans de nombreuses guerres et actuel directeur du programme Halo Trust pour la Colombie, interviewé par TTU à Bogotá, c’est la région est du département d’Antioquia (capitale Medellín) et la très touristique région de Guatapé qui a été en ce début 2018 la première zone du pays déclarée libre de toute mine, munition ou autre IED par le gouvernement. Mais le travail de déminage sera long : en Colombie seuls huit “municipios” ont été certifiés libres de toutes mines antipersonnel, des engins qui — alors que la campagne électorale bat son plein — continuent à tuer et à blesser des innocents dans plusieurs régions du pays. Ces mines s’inscrivent comme un péché indélébile dans le paysage colombien, ce qui ne devrait certainement pas favoriser l’action politique des anciens rebelles, sinon dans les milieux pauvres et populaires restés à l’écart de la guerre civile et de ses violences.

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