Chine/Etats-Unis : jeux d’espions

Jerry Chun Shing Lee serait-il le nouvel «Aldrich Ames» de la CIA, qui aurait vendu les joyaux de la couronne (une vingtaine de sources de la CIA en Chine, interpellées entre 2010 et 2012) aux services secrets de Pékin ? La presse américaine paraît le penser. Sauf que l’acte d’accusation contre l’ancien officier traitant de la CIA rendu public n’évoque que des accusations de «rétention illégale d’informations relevant de la défense nationale». Selon le New York Times, après avoir démissionné, Jerry Lee serait parti travailler au département chargé de la contrefaçon de cigarettes de Japan Tobacco International, d’où il aurait été licencié à la mi-2009, à cause de ses contacts avec des officiers du renseignement chinois, mais également de suspicions qu’il faisait fuiter des informations sur les investigations de son équipe.

Ironie de l’histoire, Jerry Chun Shing Lee entre à la CIA l’année même où Aldrich Ames est interpellé pour espionnage au profit du renseignement russe (1994). Et, quand il quitte l’Agence américaine de renseignement en 2007, déçu par le manque d’avancement de sa carrière, il était en poste à Pékin, où il servait sous la couverture de deuxième secrétaire de l’ambassade américaine.

Si les affaires d’espionnage impliquant les services chinois ont fait beaucoup de bruit, la presse est un peu plus discrète quant aux cas de citoyens chinois interpellés par le ministère de la Sécurité d’Etat chinois, le Guojia Anquanbu, pour espionnage au profit des services étrangers. Pourtant, déjà, en 1989, les autorités chinoises mentionnaient une centaine d’interpellations, pour espionnage, de personnes travaillant dans les domaines gouvernementaux, l’armée ou le domaine politique, et ce rien que pour 1987 et 1988. D’autres cas ont été brièvement mentionnés depuis. Entre autres, l’exécution en 1999 du général chinois Liu Liangkun, qui travaillait pour les services secrets taïwanais.

En septembre 2011, une vidéo publiée sur le Net fait sensation : le général Jin Yinan de l’armée chinoise révèle plusieurs scandales d’espionnage impliquant de hauts responsables chinois. Entre autres, l’envoyé spécial chinois pour la péninsule coréenne, Li Bin, recruté par le National Intelligence Service sud-coréen, et Kang Rixin, le responsable de la China National Nuclear Corporation ! Parmi les cas dévoilés par le général Yinan, deux concernent des «taupes» des services secrets américains : le chercheur de l’Académie des sciences sociales Lu Jianhua, interpellé en 2006, et le colonel de l’armée de l’air chinoise Jia Shiqing.

Un seul cas de trahison rendu public peut être relié aux pertes des sources de la CIA. Il a pour cadre Hong-Kong, vers 2009 : la station de la CIA (dirigée par Monsieur K, puis à partir de mi-2009 par Christopher Pockette, aujourd’hui dans le privé) réussit à recruter Li Hui, le secrétaire du vice-ministre de la Sécurité d’Etat Lu Zhongwei ! Un très beau succès. Mais cette source de la CIA, dont les informations permettent au FBI de faire des dégâts considérables dans les réseaux de la Sécurité d’Etat chinoise aux Etats-Unis, est démasquée et interpellée vers 2012. La chute de la taupe de la CIA entraîne, par ricochet, le limogeage de Lu Zhongwei.

En 2016, les autorités chinoises annonçaient l’exécution de Huang Yu. Ce chercheur dans un institut de recherches scientifiques a transmis des informations à un service de renseignement étranger de 2002 jusqu’à son interpellation en 2011. Si l’identité du service étranger en question n’est pas mentionnée, il ne peut être exclu qu’il s’agisse d’une parmi la vingtaine de sources de la CIA.

Ces sources étaient traitées pour certaines par la station de la CIA à Beijing. Avec prudence : non seulement le contre-espionnage chinois ne chôme pas, mais les autorités chinoises n’ont pas hésité, en 2002, à expulser le chef de station de la CIA sur place, Stephen Holder (décédé en juin 2016). Ses remplaçants dans la capitale chinoise, John Mullen (2005-2007, aujourd’hui dans le privé) puis Monsieur L. (2007-2009) contribueront également à l’édification du réseau. Mais c’est leurs successeurs qui subiront les avanies du contre-espionnage chinois…

Professionnel du renseignement, ancien responsable du département Chine à Langley (2000-2003), Randal Philipps arrive début 2009 au poste de chef de station à Beijing, sous la couverture de conseiller de l’ambassade. Début 2010, comme le relate le New York Times, «la qualité des informations de la CIA sur le fonctionnement interne du gouvernement chinois était la meilleure depuis des années». C’est à partir de fin 2010 que la CIA commence à perdre ses sources, les unes après les autres. Mi-2011, de retour à Langley, Randal Philipps quitte la CIA pour partir dans le privé. C’est son successeur qui assiste, impuissant, au démantèlement total du réseau.

L’interpellation de Jerry Lee permettra-elle de résoudre le mystère de la perte, pour la CIA, de ses sources en Chine ? Possible. A moins que l’histoire ne se répète : suite au démantèlement d’une grande partie de son réseau de sources soviétiques en 1985 et 1986, la CIA avait identifié l’origine de ce désastre, en interpellant Aldrich Ames en 1994. Avant que le FBI ne découvre, plusieurs années après, que l’un de ses agents, Robert Hanssen, avait également transmis au KGB des informations sur des sources soviétiques, et ce de 1979 à 1980 puis de 1985 à 1991 ! Pourtant, la question de l’existence d’une autre taupe du renseignement soviétique, dans les années 80, se pose toujours ! TTU note que, rien que pour 1981, le contre-espionnage du KGB avait interpellé pas moins de cinq sources de la CIA, citoyens soviétiques, en URSS, avant d’enchaîner d’autres succès contre la CIA en 1982 et 1983…

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