Berlin devra réagir à l’«offre» française

Outre-Rhin, les réactions à la publication de la Revue stratégique ont été maigres. Non pas qu’elle n’ait pas été remarquée. Mais, outre une actualité chargée, l’Allemagne est, pour l’instant, sans nouveau gouvernement légitimé pour parler et agir.

Il n’y a donc pas plus de réactions officielles à la Revue stratégique qu’aux propositions européennes du président Macron. Deux chercheurs, Christian Mölling et Claudia Major, se sont tout de même fendus d’un commentaire qui vaut d’autant plus le détour que le premier est directeur-adjoint de la Société allemande pour les affaires étrangères (DGAP) et la seconde consultante senior, spécialiste de l’UE et de l’Otan, à la Fondation allemande pour les affaires internationales et de sécurité (SWP). Soit les deux principaux think tanks publics allemands dans le domaine.

Dans un texte publié dans le quotidien berlinois Tagesspiegel, les auteurs se montrent agréablement surpris par le contenu de la Revue qui, selon eux, marque un net «désarmement idéologique» sur la question de l’Europe de la défense et de son fonctionnement, mais fait également preuve de pragmatisme et d’ouverture en ce qui concerne les coopérations avec les partenaires européens.

Fait important pour les deux chercheurs, le texte aborde la question de la défense nationale en développant une conception de l’autonomie nationale imbriquée partiellement dans une «autonomie européenne». Ce qui représente un net élargissement de champ a des conséquences importantes, estiment M. Mölling et Mme Major. En effet, c’est, d’une part, la reconnaissance du fait que nos armées surchargées de missions ne peuvent tout accomplir seules, et, d’autre part, celle du temps du renforcement des partenariats. A condition bien sûr, soulignent les auteurs, que la France montre qu’elle sait coopérer, et pas seulement commander.

A cela s’ajoute un second point essentiel. Le texte accorde le primat à la recherche du résultat au détriment du symbolique. Comme le montre l’idée de l’European Intervention initiative, écrivent les chercheurs, M. Macron demande de l’efficacité, que ce soit dans les cadres institutionnels connus ou en dehors. Un multilatéralisme alourdi d’automatisme et de bureaucratie ne sert à rien. Il faut trouver la constellation adéquate pour chaque situation. Cette vision de «coopération modulaire» est tout à fait louable et bienvenue, estiment Mme Major et M. Mölling. Mais pour devenir durable, il faudra aussi que la France «s’intéresse aux forces de ses voisins». En clair qu’elle ne considère pas les coopé­rations seulement comme un moyen de combler ses déficits capacitaires, mais bien comme une forme de développement commun à long terme.

Glissant rapidement sur les aspects forcément très français de la Revue, comme la question de la dissuasion nucléaire, qui devra bien un jour être abordée au niveau européen, les deux chercheurs regrettent un peu que, comme les Allemands, les Français restent dans les généralités en ce qui concerne les industries de défense : «La France sait depuis longtemps qu’elle n’a pas les moyens de maintenir sa base nationale industrielle. Mais elle a peur, comme l’Allemagne, d’en tirer les conséquences qui s’impo­sent : accepter l’interdépendance industrielle avec d’autres Etats».

Mis à part ce point, et face à «la proposition implicite» faite à l’Allemagne dans cette Revue, Berlin se doit de réagir rapidement, adopter une dose du pragmatisme proposé par les Français et mettre au point avec eux une réponse sécuritaire européenne opérationnelle. Mais pour y parvenir, il faudra aussi que Berlin accepte de concevoir la construction de la défense européenne sous l’angle sécuritaire, plus que sous l’angle institutionnel de l’intégration européenne.

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