Après le Livre Blanc, il nous faut une stratégie industrielle de défense !

Par Olivier Darrason

Président du conseil d’administration de l’Institut des Hautes Etudes de Défense nationale

Olivier Darrason
La publication du Livre blanc «Défense et Sécurité nationale» a suscité nombre de réactions critiques. Rien de plus normal, et peut-être rien de plus sain, mais il convient désormais de tourner la page de la polémique pour celle de la dynamique. En effet, la rédaction du Livre blanc ne saurait être une fin en soi et, au-delà de sa traduction concrète au travers de la nouvelle Loi de programmation militaire, il nous faut l’inscrire dans une volonté d’évolution et de prolongation. Cette dynamique s’impose comme une condition nécessaire pour garantir l’indispensable cohérence de notre sécurité nationale.

Depuis plusieurs années, nos armées s’efforcent d’affiner la lisibilité de leurs objectifs à court, moyen et long terme. Sur le plan de l’action militaire, essence même de leur mission, la rédaction des contrats opérationnels constitue le socle de cet effort : quelles missions voulons-nous remplir ? Avec quels moyens humains et matériels ? Pour combien de temps ? Or, ces dernières années, cette démarche s’inscrivait dans le référentiel commun de la loi de programmation militaire, elle-même élaborée à l’aune du Livre blanc de 1994 et de sa traduction en «modèle d’armée 2015».

Et c’est ici que le bât blessait. D’une part, le Livre blanc de 1994 ne pouvait plus servir de référence, tant il ne correspondait plus à l’environnement stratégique de la France et de l’Europe. D’autre part, le «modèle d’armée 2015» était devenu une chimère, tant les contraintes financières et les contorsions budgétaires avaient fini par le rendre inatteignable. En l’absence de tout référentiel adapté et réaliste, comment dès lors parler de contrats opérationnels, d’approche capacitaire et d’adaptation de notre outil de défense au juste besoin de notre défense et de notre sécurité nationale ?

Il importait donc de procéder à «un point fixe» permettant de dresser l’état des lieux et de rassembler les idées pour ensuite identifier des priorités. Le Livre blanc nouvellement rédigé aspire à proposer cette vision stratégique cohérente et lisible. Et, comme ses rédacteurs le rappellent en préambule du chapitre 13, il n’a pas vocation à «déterminer un “modèle d’armée” […] mais simplement [à] présenter les grands objectifs opérationnels et de capacités». Ces grands objectifs opérationnels deviennent ainsi la donnée d’entrée clairement identifiée de tout le processus, conceptuel et financier, guidant l’élaboration puis l’entretien des capacités nécessaires à notre défense mais également à notre sécurité nationale dans son ensemble.

Proposer des objectifs clairs en adéquation avec l’environnement général de notre défense et de notre sécurité, voilà ce qui fait la cohérence du Livre blanc. Cette cohérence ne peut s’envisager que si le cadre ainsi posé est en mesure de s’adapter aux évolutions de notre monde. C’est la raison pour laquelle il convient de définir sans trop tarder un véritable processus de remise à jour du Livre blanc. Mais la prise en compte d’un présent extrêmement mouvant ne doit pas nous entraîner dans le piège d’une stratégie impotente parce que fluctuante. C’est donc toute l’affaire d’un juste dosage entre adaptation permanente et adaptation régulière, gage d’une préparation de l’avenir cohérente et efficace.

Cette préparation cohérente de l’avenir implique de dépasser la seule sphère des capacités opérationnelles pour également proposer des objectifs en matière de capacités industrielles et technologiques tout aussi indispensables à notre outil de défense et de sécurité.

Le Livre blanc de 2008 établit un premier éclairage en ce sens : la France va devoir adapter et faire évoluer «ses compétences scientifiques, technologiques et industrielles» pour satisfaire «les besoins des armées, [de ses] partenaires européens, et […] des forces de sécurité intérieure et de sécurité civile». Il s’agit ici de faire les choix correspondant à la réalité de nos besoins actuels, sans injurier le futur et en exploitant au mieux les compétences de nos partenaires dans le respect du degré d’autonomie que nous souhaitons maintenir.

Mais ces grands objectifs ainsi énoncés appellent en la matière une feuille de route plus détaillée. Il pourrait s’agir d’un document de stratégie industrielle de défense et de sécurité, constituant la prolongation industrielle et technologique du nouveau Livre blanc. Nos partenaires britanniques se sont livrés à un tel exercice, passage obligé pour toute nation souhaitant conduire une politique de défense cohérente et pérenne.

A l’instar du Livre blanc, l’élaboration d’une telle stratégie industrielle et technologique implique, dans un premier temps, de faire l’inventaire analytique de l’ensemble des capacités françaises en la matière, notamment au vu de l’existant dans les autres pays européens. Puis, dans un second temps, d’identifier les priorités et de faire des choix au regard de l’évolution des besoins opérationnels de nos armées ; du niveau d’autonomie que l’on souhaite préserver ; de la contrainte budgétaire ; et enfin, de l’envergure internationale que l’on souhaite donner à notre industrie, c’est-à-dire sa compétitivité, ses capacités à exporter et donc à financer le maintien de son excellence.

Ici encore, ce document ne devra pas être vu comme une simple déclaration d’intentions, mais constituer la véritable feuille de route de notre base industrielle et technologique de défense, conforme aux enjeux nationaux et européens.

Jusqu’à présent, nombreuses étaient les voix qui, à plus ou moins juste titre, déploraient le manque de stratégie nationale. Il serait inexact d’affirmer que le Livre blanc suffit à lui seul pour caractériser cette stratégie nationale, mais il en constitue une pierre de fondation majeure ; tout comme devra l’être le prochain Livre blanc des Affaires étrangères et tout comme devrait l’être l’éventuel document de stratégie industrielle et technologique que j’appelle de mes vœux.

Nous devons poursuivre l’élaboration et la mise à jour de ce «corpus stratégique» national et l’engager dans le cercle vertueux qui le fera cohérent parce que dynamique et dynamique parce que cohérent.

Articles similaires :
Partagez ce contenu :