Unified Protector: les leçons de l’OTAN

Des premiers éléments du retour sur expérience (retex) de l’opération Unified Protector en Libye ont été rédigés par le Joint Force Command de Naples (JFC-N), le commandement aérien de Poggio Renatico (CAOC) et l’Etat-major des armées (EMA). De son côté, le Commandement allié pour la transformation (ACT) devrait finaliser son document retex définitif en février-mars. Côté français, l’EMA note qu’au niveau du commandement, c’est la première fois qu’est menée une opération de l’Otan dont les objectifs et le rythme des opérations sont dictés par une coalition d’Etats (France, Grande-Bretagne, Qatar et EAU) et non par l’Otan elle-même. Les carences françaises et européennes en matière de capacité critique ont été confirmées et contribuent à renforcer la dépendance française vis-à-vis des moyens américains (Sead, guerre électronique, ISR, drones et opérations psychologiques…).

On note, par ailleurs, d’importantes difficultés dans l’échange de renseignement, du fait de l’absence de structure permanente de renseignement otanienne. Le renseignement serait trop cloisonné (notamment entre Anglo-Saxons) et n’aboutirait qu’à un nombre limité d’échanges et à un partage insuffisant. De plus, les difficultés en matière de ciblage auraient été manifestes, notamment pour alimenter le processus de ciblage dit en boucle courte “à la française” (la France travaille en “kill box”, privilégiant les frappes d’opportunité, alors que les Britanniques privilégient la méthode “cinétique”, impliquant de “tasker” au préalable tous les appareils). Enfin, le retex français souligne les problèmes de compatibilité entre les réseaux (débits et sécurité des systèmes d’information-SSI).

La France ne disposerait pas de personnel qualifié aux procédures de ciblage en nombre suffisant, la filière de métier “ciblage” n’existant plus dans les armées suite à la création de l’OVIA-Centre national de ciblage. Il est ainsi temps, note le retex, de redéléguer aux armées leur capacité basique de confection de dossiers d’objectifs. Note positive, pour finir : la pertinence des choix capacitaires français (BPC, Tigre, MRTT et porte-avions) est confirmée, même si leur nombre reste (évidemment) insuffisant.

Côté JFC-Naples, le premier élément qui transparaît est l’inadaptation structurelle de l’Otan pour mener des opérations militaires. Le JFC-Naples ne disposait ainsi pas des capacités nécessaires en termes d’effectifs et de niveau de formation, ce qui a obligé à la création ad hoc d’une Task Force conjointe dédiée à l’opération (CJTF-UP). Cette dernière, non planifiée et montée à la hâte, s’est, au final, avérée peu efficace, souffrant d’un sous-effectif chronique et de personnels peu formés.

Par ailleurs, il y aurait eu des problèmes d’organisation avec la nation-hôte, l’Italie, qui n’aurait pas mis les moyens nécessaires pour l’accueil des personnels détachés. Il a été jugé que la méthode de planification de l’Otan, trop rigide et trop peu réactive, est inadaptée aux situations d’urgence. Il est, cependant, à noter la remarquable capacité du SHAPE à mettre en place, en quinze jours, dans son bunker de Mons (Belgique), une planification (OPLAN) à laquelle ont participé plusieurs officiers français. Dans un autre registre, les difficultés à obtenir de l’information sur les situations humanitaires sur le terrain ont mis en évidence le fait que le SHAPE manque d’interface avec les ONG, alors qu’il a refusé au JFC-N l’autorisation de prendre contact “en direct” avec celles-ci. Pour pallier cela, le SHAPE met actuellement en place une structure dédiée.

Dernier point soulevé par le JFC-N, les trop grandes différences de “caveats” entre les pays membres. Ainsi, sur les treize nations impliquées, seules huit ont effectué des frappes, et certains tankers d’un pays nordique n’avaient le droit de ne ravitailler que ses appareils. Vu du Commandement aérien de Poggio Renatico, on note que l’Otan n’est même pas en mesure de conduire des opérations au niveau “small joint operations”, pourtant le plus bas niveau prévu pour un engagement militaire. L’Alliance se serait trop préparée au maintien de la paix de faible intensité, ce qui a nécessité de recourir à des moyens nationaux, peu coordonnés. Par ailleurs, Poggio n’a pas été en mesure de mettre en place une division “ISR”, indispensable à la collecte, à l’exploitation et à la dissémination de l’information, ni de supporter le rythme du cycle ATO (Air Tasking Order) des opérations de frappes au sol. Des délais trop brefs pour la dimension et le niveau d’efficacité de la structure.