Par Arnaud Kalika, Rédacteur en chef de TTU
Jamais rien ne s’emboîte comme on le souhaiterait. En cette année croisée France-Russie, la réalité du dossier tchétchène est brutalement sorti d’outre-tombe dans le sillage sanglant du double attentat de mars dernier frappant le cœur de Moscou. Un écho tragique aux trois prises d’otages de masse pilotés, entre autres, par des Tchétchènes : l’école de Beslan (2004), le théâtre de la Dubrovka (2002), l’hôpital de Budennovsk (1995).
Alors que Vladimir Poutine était en visite officielle à Paris le 11 juin, comprendre ce dossier qui fragilise le flanc sud de la Russie depuis la fin du XVIIIe siècle, c’est d’abord se plonger dans l’histoire. En Tchétchénie, les scories des deux guerres (1995, 1999) et les exactions commises par les deux camps ont laissé de profondes cicatrices. Aujourd’hui encore, le citoyen de base étouffe entre l’enclume des maquisards islamistes de la forêt et le joug autoritaire des autorités loyalistes à Moscou incarnées par Ramzan Kadyrov, le président élu de la République nord-caucasienne.
Confetti de la Fédération russe, la Tchétchénie vit dans une triple précarité. Précarité géopolitique, d’abord : ce sujet de la Fédération de Russie est enclavé et il lui faut composer avec le Daguestan pour s’ouvrir aux richesses de la mer Caspienne. Précarité économique, ensuite : les autorités locales se comportent en ploutocrate et la manne pétrolière de Grozny n’est pas redistribuée. Précarité politique, enfin : la légitimité du Président Kadyrov repose sur la force et sur sa capacité à gérer dans le temps les chefs de guerre, qui ont provisoirement rendu les armes moyennant certains avantages en nature (maison, voiture, participation aux trafics…).
Parler d’indépendance tchétchène serait donc hors sujet. Il s’agit plutôt de chercher à survivre au milieu d’un crime organisé galopant, et d’un maquis aux mains des islamistes. Comme l’écrit Tolstoï, la peuplade tchétchène est par nature insoumise. Passe encore d’accepter les frasques de son Président trentenaire, Ramzan Kadyrov, mais pas question de laisser le territoire aux islamistes. De tradition soufie irriguée par les courants spirituels de la Naqchbandya et de la Qadirya, les Tchétchènes rejettent tout extrémisme religieux. Ainsi, en exhortant le peuple à prendre les armes contre les Russes au nom de la création d’un Emirat du Caucase, le représentant actuel de la rébellion, Doku Oumarov, s’est fourvoyé dans le prosélytisme d’un djihadisme aveugle, qu’aucun Tchétchène ne veut soutenir. Si Oumarov parvient à recruter, c’est plus en raison de la précarité économique de la jeunesse, qui, pour gagner quelques dollars, n’a pas d’autres choix que de tenter « l’expérience de la forêt ». Et chaque semaine connaît son lot d’incidents contre les représentants de l’administration loyaliste à Moscou.
Cette instabilité tchétchène passerait inaperçue si elle restait limitée aux frontières de la république. Mais depuis ces cinq dernières années, elle a gagné les républiques voisines (Daguestan, Ingouchie, Karatchaevo-Tcherkessie, Kabardino-Balkarie). Lorsque Vladimir Poutine a adoubé Ramzan Kadyrov en 2004 après l’assassinat de son père alors au pouvoir, il ne se doutait pas que Kadyrov junior allait faire plier les rebelles les plus réfractaires. Les méthodes paramilitaires de Kadyrov étant des plus persuasives. Mais, peut-on se faire respecter en Tchétchénie sans en passer par les armes ? Toujours est-il qu’il devint plus simple pour Oumarov de conduire des embuscades à l’extérieur de la Tchétchénie contrôlée par la famille Kadyrov, originaire du village de Tsentaroï. Le leader islamiste Oumarov a d’ailleurs souligné sa volonté de viser les « cibles molles » de l’ensemble du Caucase du Nord, avec, en point de mire, les prochains Jeux Olympiques d’hiver de Sotchi (à l’extrême ouest de la région caucasienne) en 2014.
Ramzan Kadyrov rêve de repeupler son pays. Mais le retour de la diaspora est illusoire, les réfugiés tchétchènes continuant d’affluer en Europe. Le souvenir des enlèvements et des pressions en tout genre reste trop lourd et les perspectives économiques trop sombres pour préférer Grozny à Londres.
On le voit, sortir de la caricature c’est ouvrir le dossier tchétchène à la complexité. Espérons que les décideurs de ce monde en resteront à une analyse froide du dossier sans se laisser influencer par les sirènes utopistes de ceux qui ont oublié de fermer la page de la guerre froide.
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