La stratégie africaine de Washington

La mise en place de la force sahélo-sahélienne sous l’égide du G5-Sahel à l’occasion du Sommet de Bamako, le 2 juillet dernier, en présence d’Emmanuel Macron et des cinq chefs d’Etat des cinq pays impliqués dans la lutte contre les groupes armés terroristes (Mauritanie, Mali, Niger, Burkina-Faso, Tchad) et qui devrait voir le jour d’ici l’automne, cristallise les critiques du côté américain, tant du côté des milieux diplomatiques que militaires.

On savait déjà la réticence financière du Département d’Etat, à l’origine du barrage onusien, qui a vu la dernière résolution sollicitée par Paris diminuer le volume de cette nouvelle force. Les Etats-Unis, qui participent à hauteur de 28% du financement des opérations de maintien de la paix, n’entendent pas aider les Français à co-financer ce qu’ils prétendent être un «appendice» de l’opération Barkhane. Il faudra attendre le 1er octobre, date à laquelle la France va présider, pour six mois, le Conseil de sécurité des Nations unies, pour établir une nouvelle résolution plus robuste (sous Chapitre 7 de la Charte de l’Onu, autorisant l’usage de la force).

Ainsi, la mise en place de la future «Alliance pour le Sahel» (200 millions d’euros autour de projets liés à la réconciliation, à la reconstruction et au développement économique), qui devrait voir le jour le 13 juillet, à l’aune du Sommet intergouvernemental franco-allemand qui se tiendra à Paris, tout comme le «Plan Merkel pour l’Afrique» (300 millions d’euros) qui sera annoncé à l’occasion du Sommet du G20 d’Hanovre, les 7 et 8 juillet, sont perçus à Washington comme la preuve que Paris et Berlin sont à même de contrecarrer la stratégie américaine d’approche globale de «nouvelle route des épices». Cette dernière, consistant à profiter de l’ancrage des Etats-Unis – via son commandement Africom (qui devrait migrer d’ici 2018 de Stuttgart à Dakar) – dans 35 Etats africains, pour dynamiser les échanges bilatéraux entre Washington et le continent. La balance commerciale transatlantique y est déjà supérieure (60 milliards) à celle de la France (54 milliards).

Un récent colloque, organisé par le George C. Marshall European Center for Security Studies (Allemagne), portant sur les réponses en matière de gestion et de prévention des crises sur le flanc sud de l’Europe, est venu confirmer la concurrence, voire la différence d’approche, entre la stratégie française et la stratégie américaine en matière de contre-terrorisme. Que certains ont pu décrire comme visant à créer une sorte de «hippo trench» (à la manière des tranchées que creusent les hippopotames), visant à construire une stratégie de limes sécuritaire, afin que les groupes terroristes ne migrent sur les côtes du Golfe de Guinée. Ainsi qu’une approche plus «globale» que la France et l’Allemagne entendent dupliquer en coopération via leur agence d’aide au développement – AFD et GTZ – au niveau du continuum soutien à la sécurité/aide au développement, d’une part, et entre forces armées françaises et allemandes, d’autre part, avec la création de 2 GTIA franco-allemands qui seront engagés sur le faisceau ouest de Barkhane, au Mali. D’autant que Washington et Paris semblent diverger sur la manière d’engager le dialogue avec certaines organisations terroristes et mouvements rebelles.

La position américaine, qui reste d’ailleurs au diapason de celle de l’Algérie, chargée du suivi des Accords d’Alger de mai 2015, semble aller dans la direction d’un dialogue avec certaines organisations que Paris considère toujours comme ses adversaires sur le terrain sahélien-saharien. C’est bien évidemment le cas avec Ansar Dine, et notamment vis-à-vis de son chef, Iyad Ag Ghaly, qui, eu égard à son lignage touareg-Ifoghas, l’élargissement de sa base arabe et touarègue à la communauté peule, ainsi que sa proximité avec Alger, semble être, aux yeux de Washington, un interlocuteur crédible, notamment au sein d’Africom et de Socom (commandement des Forces spéciales, notamment sa branche africaine, Socafrica).

Les Américains craignent en effet que la création sous son égide, le 2 mars, du Groupe pour la victoire de l’islam et des fidèles (Jamaât Nasr al-Islam wa al-Mouminin) n’aboutisse, in fine, à la mise en place d’une base légitimante auprès des populations vivant dans la boucle du fleuve Niger, à la manière de l’ancrage de Boko Haram dans le nord-ouest du Nigeria à partir de 2009. Cela en réaction à la faillite de l’Etat central, incapable d’assurer inclusion sociale et intégration ethnique des communautés périphériques. Alors que ni les FAMA, ni le processus de mise en place des cinq MOC (mécanisme opérationnel de coordination), ni la Minusma ne sont en capacité de freiner le renforcement du groupe terroriste par des éléments venant des communautés peules, de plus en plus radicalisés, de la région du Macina et du Liptako-Gourma…

 

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