
crédits: Arnaud Perrin
Par Nathalie Kosciusko-Morizet
La généralisation des technologies numériques a bouleversé notre vie quotidienne. Les longs échanges de dossiers papiers sont remplacés par des procédures électroniques instantanées, avec tous les avantages qui en découlent : disparition des kilomètres d’étagères pour stocker les dossiers, économie du carburant qui était nécessaire pour les transporter, possibilité d’y accéder depuis n’importe quel endroit… Les réseaux sociaux conquièrent le domaine privé comme l’entreprise promettant une fluidité accrue dans le partage des connaissances. L’accès permanent aux systèmes d’information, depuis quasiment tout point du territoire, rend réaliste le télétravail, par lequel on se connecte à son entreprise depuis sa commune, si ce n’est depuis chez soi ou lors d’un déplacement.
Cette évolution a-t-elle un impact sur notre concept de défense ?
Au-delà d’une adoption indispensable, par les forces armées, de toutes ces technologies pour améliorer leur efficacité, les nouvelles modalités de la communication et du travail nous exposent à un risque redoutable.
En effet, les avantages des technologies numériques peuvent devenir des atouts stratégiques pour un attaquant. Une cyberguerre visant les réseaux numériques de la Nation, qu’il s’agisse des infrastructures de l’Etat ou de celles des opérateurs d’intérêt national (transport, énergie, eau…), ne coûterait quasiment rien pour l’attaquant. Sans disposer d’un lourd matériel, de chars d’assaut, d’avions ou de sous-marins, on peut paralyser la vie d’un pays. La présence physique sur le territoire de la cible n’est pas nécessaire, une cyberguerre peut être déclenchée de n’importe où, voire depuis chez soi. On pourrait ainsi dire qu’une cyberguerre est écologique, puisque, contrairement à une guerre réelle, elle évite les flux logistiques de matériel et de personnel, ne consomme pas de carburant et ne produit pas de déchets ni de gaz à effet de serre. Un conflit dématérialisé et à faible empreinte carbone en quelque sorte ! La cyberguerre, ou guerre virtuelle, doit-elle donc être accueillie comme un progrès ? Il n’en est rien, car un tel conflit peut produire des dégâts qui n’auront rien de virtuel.
Comment qualifier cette nouvelle menace ?
Les éléments les plus marquants de la cyberguerre apparaissent être :
- son caractère profondément asymétrique, si l’on considère les moyens à mettre en œuvre pour s’en protéger par rapport à la relative simplicité d’élaboration d’une menace,
- sa capacité à nous impacter partout et tout le temps, sans signe avant-coureur très marqué,
- son aspect anonyme : on ne sait pas nécessairement qui est l’attaquant.
Les exemples de l’Estonie, de la Géorgie, de l’Iran ne sont pas des fictions. Une cyberguerre est d’autant plus insidieuse qu’on peut même douter qu’elle ait eu lieu. Or la vie de la Nation est désormais numérique. Les réseaux électroniques constituent le système nerveux des organisations publiques et privées du pays ; les serveurs et les calculateurs en constituent les cerveaux.
Comment cette nouvelle donne se concilie-t-elle avec la vulnérabilité de ces équipements face à des attaques lancées par des terroristes ou par des Etats hostiles ?
Plus que jamais, la première nécessité est de bien connaître les menaces, de surveiller la santé du réseau et détecter les attaques. Ce rôle central de connaissance et d’anticipation est confié au centre d’expertise gouvernemental de réponse et de traitement des attaques informatiques (CERTA), au sein du Secrétariat général de la défense et de la sécurité nationale.
La protection constitue le second rempart. La posture doit être permanente, globale et constamment réévaluée. Elle passe par la sensibilisation de tous, autant que par la mise en place de mesures techniques. Les réseaux de défense, ou de crise au sens large, se doivent d’être particulièrement robustes. Il est sans doute pertinent, même s’ils ne sont pas totalement disjoints de l’internet et qu’ils en partagent une partie de l’infrastructure, qu’ils aient une capacité à survivre en dehors du réseau mondial. Des innovations dans ce domaine sont attendues en particulier au travers des investissements d’avenir du Fonds national pour la Société Numérique.
Enfin, comme le préconise le Livre Blanc, « il faudra, pour se défendre, savoir attaquer ».
Cette guerre a beaucoup de traits communs avec la guerre « traditionnelle ». Elle en partage le vocabulaire. Les pertes encourues peuvent être financières mais également humaines. La cyberguerre ne remplace pas les conflits physiques, dont on peut prédire qu’ils ne cesseront pas de sitôt, mais vient s’y ajouter. Elle peut même les soutenir en cherchant à déstabiliser de l’intérieur la Nation, son économie, sa vie quotidienne des Français, pendant que des opérations plus « traditionnelles » mobilisent les forces armées sur des théâtres extérieurs.
Le cyberespace s’impose comme un nouveau milieu dans lequel le ministère de la défense doit être en première ligne. La protection de nos réseaux numériques, qu’ils soient civils, interministériels ou militaires, constitue le nouveau défi du XXIe siècle.









