Par Valérie Niquet, maître de recherche et responsable du pôle Asie à la Fondation pour la Recherche stratégique (FRS)
Le Livre blanc de la défense de la Chine en 2010, septième exercice depuis 1998, a été publié le 31 mars 2011. Poursuivant l’effort de «transparence» ou de communication inauguré par le régime chinois, ce nouveau Livre blanc apparaît comme plus détaillé que ses prédécesseurs, même s’il demeure tout aussi lacunaire sur les questions essentielles de répartition budgétaire ou de développement d’importants systèmes d’armes comme le porte-avions, dont il n’est pas fait mention en dépit de longs développements consacrés à la défense des «territoires maritimes» de la RPC.
Comme l’ont noté plusieurs analystes, le processus de «professionnalisation» de l’armée se poursuit et, pour la première fois, l’armée de terre est désignée sous son nom spécifique (PLAA) dans l’acronyme anglais, en position égale et non plus dominante auprès des autres armes «techniques» que sont la marine (PLAN), l’armée de l’air (PLAAF) et la seconde artillerie (PLASA). L’objectif demeure de remporter un conflit local dans les conditions «d’informationisation» (xiaoxihua) mais une mention spécifique est faite des préparations à la «guerre cybernétique».
La modernisation des capacités apparaît comme une priorité en liaison étroite — et c’est également un élément essentiel — avec l’industrie civile, le développement des infrastructures, la recherche et le développement, le développement technologique et les opportunités offertes par toutes les formes de coopération avec l’extérieur. Ceci confirme une tendance à la «militarisation» de la société civile et si l’objectif de développement économique est mentionné, celui des capacités militaires est désormais positionné au même niveau d’urgence.
L’ambition affichée est de faire de la Chine «un pays riche doté d’une armée puissante», écho préoccupant aux slogans qui avaient présidé aux processus de modernisation avortés de l’Empire à la fin du XIXe siècle et surtout du Japon de Meiji soucieux de s’affirmer face à l’Occident sur la scène internationale.
Dans le même ordre d’idée, l’armée doit défendre «l’honneur de la nation» et la réunification entre les deux rives du détroit de Taïwan est présentée comme l’aboutissement inévitable de la «grande renaissance» (great rejuvenation en version anglaise) de la nation chinoise.
Le poids croissant de l’armée
Parmi les missions de l’armée : protection de la souveraineté et des intérêts nationaux, maintien de l’harmonie sociale et de la stabilité, accélération de la modernisation des forces et préservation de la paix mondiale et de la stabilité, un accent particulier est mis sur les risques «non traditionnels». Le concept, intégré au paragraphe sur l’harmonie sociale et la stabilité, prend désormais une dimension «aux couleurs de la Chine» : aux côtés des risques liés au terrorisme ou aux catastrophes naturelles, sont également mentionnés les menaces pesant sur l’approvisionnement en ressources naturelles et en énergie, dont dépend une croissance chinoise particulièrement coûteuse en la matière, les risques financiers globaux, mais sans doute également internes, liés à la valeur de la monnaie et aux spéculations potentiellement déstabilisantes, et les risques dans le domaine de l’information. Ce point inquiète tout particulièrement les autorités chinoises, qui craignent la contagion du «modèle arabe».
Le nouveau Livre blanc, aux accents très nationalistes, semble confirmer le poids croissant de l’armée dans un système politique à la légitimité fragilisée. On peut s’interroger sur les débats qui ont sans doute entouré sa rédaction, alors que la publication est, cette année, légèrement plus tardive qu’à l’habitude. La juxtaposition artificielle d’éléments de langage attendus réaffirmant le caractère «strictement défensif» de la politique de défense de la Chine, ainsi que sa volonté de dialogue, notamment avec les Etats-Unis», et de parties plus offensives sur le développement des capacités et le rôle de l’armée ne peuent que renforcer cette impression.
Les orientations du Livre blanc s’ajoutent, par ailleurs, à une série d’évènements qui, du soutien indéfectible à la Corée du Nord aux incidents graves avec le Japon en mer de Chine orientale, en passant par les tentatives d’interdiction des manœuvres américano-coréennes, la redéfinition des «intérêts vitaux» de la RPC, les projets annoncés de «satellite anti-porte-avions» DF 21D et l’essai de l’avion de «cinquième génération» J 20 le jour de la visite du secrétaire d’Etat Robert Gates, semblent confirmer cette montée en puissance des militaires.
Le ton de ce nouveau Livre blanc est donc très particulier : loin de souligner l’engagement de Chine sur la scène internationale, il donne au contraire l’impression d’une société en phase de préparation de guerre et le paysage stratégique est décrit comme particulièrement incertain. Pour la première fois, «l’engagement des Etats-Unis dans les questions de sécurité régionales» est clairement dénoncé comme une menace. Il s’agit là d’une rupture préoccupante, alors que traditionnellement la RPC avait semblé s’accommoder du statu quo organisé autour de la présence américaine dans la région.
Si cette évolution devait témoigner de la trop grande confiance en soi d’un régime chinois et de son armée persuadés que la RPC peut désormais s’affirmer sans retenue en Asie, ce serait la marque d’une erreur de calcul lourde de très graves conséquences pour les équilibres régionaux et mondiaux.
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