Jean-François Daguzan, maître de recherche, Fondation pour la Recherche stratégique
Quelle destinée pour la Turquie ?
De la «destinée manifeste» toute tracée vers l’Europe par Mustafa Kemal, aux menaces du grand large formulées par le gouvernement islamiste d’Erdogan, la Turquie est à la croisée des chemins. Si l’Etat centralisé et autoritaire demeure une réalité, à l’intérieur des forces sont en mouvement : celles, descendantes, des modernistes libéraux ; celles, montantes, des islamistes qui veulent concilier impératifs religieux et libéralisme économique (Erdogan) ; ainsi que les Kurdes en quête d’autonomie. A l’extérieur, sa politique se conjugue en un rêve européen toujours repoussé.
L’après-guerre froide
La fin de l’URSS avait fait naître de forts espoirs à Ankara. La Turquie percevait l’indépendance des Républiques du Caucase et d’Asie centrale comme la possibilité enfin réofferte de recouvrer une zone d’influence. Vingt ans plus tard, la pénétration du monde turcophone (sauf au plan commercial) doit être considérée comme un échec.
Quant à l’adhésion à l’UE, elle se heurte aux hésitations, voire à l’hostilité de certains Européens, dont la France. La Turquie, avec l’Iran, est le pays qui avait le plus retrouvé d’espace stratégique avec la fin de l’URSS, mais la configuration globale de son environnement la renvoie sinon à un syndrome d’encerclement, du moins à une perception de globalité conflictuelle (Chypre, Grèce, Caucase, Syrie, Irak).
Les alliances traditionnelles s’effritent. Les accords avec Israël cèdent progressivement face à la violence des réactions israéliennes vis-à-vis des Palestiniens. La situation est telle que le gouvernement Erdogan a annoncé le gel de tous les accords gouvernementaux avec Israël en juin 2010.
La guerre d’Irak de 2003 a été un autre traumatisme. En jouant la carte kurde côté irakien, les Etats-Unis ont fait exploser de facto une alliance que les Turcs considéraient comme définitive. Désormais, par delà la suspicion qui s’est installée entre les deux pays, le gouvernement turc a décidé que celui-ci réglerait les problèmes seul et selon sa méthode traditionnelle : la force armée.
Vis-à-vis de l’UE, la presque totalité de la classe politique turque se considère, d’une certaine manière, comme le bastion avancé de l’Europe dans un univers hostile et assumant (à ses yeux) pour le compte de tout le monde, le rôle de pacificatrice sans soutien réel de «l’arrière pays européen». Au moment du débat sur feu le Traité sur l’Union, le Premier ministre Erdogan a pu défendre l’adhésion de son pays au titre de «futur payeur des retraites» de l’UE, en raison de son poids démographique.
L’attrait du grand large ?
La Turquie aborde le XXIe siècle dans une situation d’incertitude et de doute. Le pays cherche à maximiser ses positions politiques par une tactique d’opposition (notamment à l’Otan), qui n’arrange pas son image sur le plan extérieur, et par une radicalité d’apparence croissante – le Premier ministre Erdogan n’avait pas hésité à affirmer devant les Turcs d’Allemagne la nécessité de refuser l’assimilation qu’il voyait comme «un crime contre l’humanité».
Le rapprochement avec l’Iran et plus largement avec les pays du Proche et du Moyen-Orient peut être lu dans cette perspective. Ankara cherche à améliorer ses relations avec des pays arabes longtemps considérés comme les «traîtres» de l’empire Ottoman de la Première Guerre mondiale. Enfin, l’affaire du nucléaire iranien lui permet, à peu de frais, de se poser comme un «Monsieur bons offices», plus proche de l’Orient que de l’Occident. «L’accord» de mai 2010 avec le Brésil et l’Iran sur le retraitement du combustible iranien du réacteur de recherche de Téhéran (TRR) en est une démonstration.
Dans le domaine multilatéral, Ankara s’est rallié au partenariat euroméditerranéen de Barcelone contraint et forcé. Quant à la proposition française d’une Union pour la Méditerranée, elle fut vécue dans sa première version comme une manœuvre pour empêcher la Turquie d’entrer dans l’Union.
Un avenir incertain
La Turquie se trouve face à une adhésion à l’UE (au mieux) renvoyée toujours plus loin. Aussi, ce pays manifeste sa frustration en jouant une guerre de tranchées bureaucratique dans les organisations internationales. Un test important sera la position définitive de la Turquie quant à l’approbation d’un bouclier antimissile. Car cet élément viendra heurter frontalement le réchauffement de ses relations entamé à l’Est et notamment avec l’Iran et aussi la Syrie. Elle fait également planer la menace du «grand large». Mais, peut-elle vraiment faire pivoter son axe et changer de camp ? La Turquie peut-elle jouer un rôle de médiateur ?
Le «test à l’acide», que suggérait Eric Biégala pour trancher la situation, ne viendra peut-être pas et les frustrations continueront de s’accumuler ? Au fond, le vrai problème est interne. Ce qui fait de la Turquie un cas exceptionnel est le caractère démocratique de ses institutions. La «dékémalisation» des institutions engagée par les islamistes participe aussi d’une demande de transparence politique de la part de l’opinion publique. Si la Turquie arrive à assumer sereinement le problème kurde et en terminer avec l’affaire arménienne, une nouvelle grande puissance moderne sera née sur la sphère internationale, qui pourra effectivement jouer le rôle de pont, de médiateur et de transition entre l’Orient et l’Occident.
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