La Tunisie réussira

Par Habib Fekih, président d’Airbus pour le Moyen-Orient (groupe EADS)

Triomphant de la résignation, du scepticisme et de l’indifférence du reste du monde, les Tunisiens ont donné une grande leçon politique en rétablissant la démocratie sans violence et sans aide extérieure, donnant, à l’occasion, un message d’espoir à tous les peuples. Cela donne un sentiment de fierté à tous les Tunisiens, dont l’hymne national dit bien «quand le peuple veut la vie, le destin s’y plie». La révolution de jasmin, pour reprendre cette expression poétique désormais gravée dans l’Histoire, a révélé la maturité, la pugnacité, le patriotisme et le haut niveau de conscience politique du peuple tunisien.

Les Tunisiens ont infligé un démenti cinglant aux observateurs sceptiques, aux complicités coupables de certains, au défaitisme des prétendus experts. Curieusement, le même scepticisme entoure aujourd’hui les chances de réussite de ce mouvement, pourtant irréversible. Car la Tunisie porte en elle des forces profondes, qui sont la garantie de succès et de stabilité : personne ne volera au peuple tunisien, et surtout à sa jeunesse, “sa révolution”.

La Tunisie, pour ceux qui l’ont oublié, est un pays ancré dans l’Histoire la plus ancienne. Ses frontières ne sont pas contestées, son homogénéité est réelle, avec une population en majorité musulmane sunnite, mais avec une place reconnue pour les citoyens de confession juive arrivés dans les temps antiques, à la suite de l’illustre Didon. Unité linguistique, aussi : la Tunisie est unie dans l’arabe dialectal tunisien, pratique couramment la langue de Voltaire et la langue berbère, intégrée dans le patrimoine culturel. Unité ethnique, enfin, les Tunisiens d’aujourd’hui sont héritiers des Berbères, Puniques, Romains, Vandales, Byzantins, Turcs et Arabes, et se revendiquent d’une nation plurielle et pourtant très unie.

A cette unité qui cimente son patriotisme, le peuple tunisien a ajouté la maturité politique, acquise depuis l’indépendance et qui doit beaucoup à la politique d’éducation généralisée et gratuite instaurée par Bourguiba. Avec l’éducation et l’ouverture traditionnelle au monde extérieur, la société tunisienne a développé son modèle propre, avec des valeurs de tolérance durables et une place pour la femme que rien ni personne ne pourra remettre en question.

Cet esprit de tolérance, le peuple tunisien l’a encore manifesté au cours des derniers événements : aucun slogan hostile envers les résidents étrangers, aucune violence contre ces résidents et leurs biens, aucun appel non plus à la discorde religieuse. Cette tolérance apparaît comme une force qui permet de cimenter aujourd’hui l’édifice national et de renouer demain des liens d’amitié avec les autres peuples, sortant la Tunisie de son isolement.

Autre force aussi, le dynamisme de la classe moyenne et l’esprit d’innovation des jeunes. Car l’accès aux nouvelles technologies est une conquête populaire, et le peuple tunisien, comme le confirment de nombreux témoignages, a montré une grande maîtrise en faisant de la révolte, démarrée le 17 décembre, la première cyber-révolution : les comités de vigilance des quartiers ont pu coordonner leurs actions entre eux et avec les autorités, grâce à Internet, Facebook, Twitter, c’était une première.

La Tunisie n’a pas souffert de l’absence de règles et de lois, mais de non respect de ces dernières par certains agents de l’administration corrompus financièrement ou mani­pulés par la menace et la coerci­tion. L’administration et l’armée ont prouvé combien le ressort républicain était puissant, contribuant par leur refus à l’échec des ultimes tentatives de confiscation du pouvoir.

La révolution tunisienne n’est pas idéologique. Elle est le fruit d’un ras le bol général, d’une absence d’espoir en l’avenir. Le peuple ne croyait plus dans le paradigme républicain de la réussite par les études, le travail et le mérite, l’égalité des chances et la justice impartiale. Ce sont les excès de l’ancien régime qui ont créé cette désillusion ; et comme la situation a perduré, il est devenu inéluctable que l’explosion survienne et seuls l’instant du déclenchement et la manière restaient inconnus.

La révolution de jasmin survient dans un contexte mondial où le communisme a pratiquement disparu, où l’extrémisme quel qu’il soit, n’est plus une alternative viable. Ce contexte peut laisser espérer que toute éventuelle tentative de déstabilisation ou de récupération de la révolution démocratique tunisienne sera mise en échec, et il faut faire confiance en la pugnacité retrouvée des Tunisiens pour veiller jalousement contre toute dérive inspirée de l’extérieur, jusqu’à la consolidation d’un nouveau régime par des élections réellement libres.

Le peuple Tunisien a la capacité de remettre son pays en ordre de marche et les événements qui se succèdent prouvent qu’il en a toutes les aptitudes. Il faut seulement que le monde et l’Europe soutiennent la Tunisie pour qu’elle réussisse sa transition démo­cratique. Une Tunisie démocratique et prospère est un rempart contre le fanatisme et l’instabilité régionale, et peut agir comme un élément clé dans le contrôle des flux migratoires sud- nord.

Pour cela, il faut aider le pays à reprendre rapidement le contrôle de tous les leviers économiques (moyens financiers détournés, moyens productifs déréglés…), à restaurer la confiance et à encourager les sociétés étrangères à continuer à opérer et à se développer en Tunisie, enfin à favoriser le retour des touristes dans le pays du jasmin.

L’objectif étant de participer activement à résorber le chômage des jeunes, qui va être le challenge principal du pays.

J’ai la chance de faire partie d’un grand groupe industriel européen qui a fait le pari d’investir en Tunisie. Pas, comme on l’entend trop souvent, pour profiter de salaires inférieurs aux salaires européens, mais au contraire pour associer la jeunesse tunisienne, ses techniciens et ses ingénieurs, aux programmes de la plus haute technologie. Pour mon groupe, c’était un pari sur l’avenir. Un pari réussi, les Tunisiens ont répondu présents : l’avenir leur appartient de nouveau. Je suis fier de mon pays.

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