Par Valérie Niquet, maître de recherche et responsable du pôle Asie à la Fondation pour la Recherche stratégique
En visite à Singapour, le nouveau vice-président de la Commission militaire centrale, Xi Jinping, successeur désigné de Hu Jintao à la tête du Parti et de l’Etat en 2012, a jugé bon de rappeler que «quelle que soit la taille d’un Etat, grand ou petit, la Chine respectait un principe d’égalité». En effet, depuis plus d’un an, les gesticulations de Pékin en mer de Chine et en mer Jaune, et une attitude jugée très arrogante, si ce n’est agressive, ont suscité nombre d’interrogations dans la région.
La question nord-coréenne
Après avoir consacré plusieurs années à construire une image de «responsabilité» sur la scène internationale et à établir son «soft power» en Asie, la RPC a choisi de soutenir sans nuance la Corée du Nord, accusée d’avoir coulé un bâtiment sud-coréen, le “Cheonan”, au printemps 2010. Selon l’enquête internationale qui a été menée, dont les conclusions sont rejetées par Pyongyang et Pékin, la torpille retrouvée correspondait en effet à un modèle nord-coréen.
La RPC a également été très présente dans le processus de succession qui a abouti à l’intronisation de Kim Jong-un, troisième fils de Kim Jong-il, à Pyongyang au mois de septembre 2010. Contre toute vraisemblance, Pékin soutient la reprise d’un dialogue à six, dont les résultats se sont avérés plus que limités. Et dans le même temps, la RPC est devenue en 2010 le premier partenaire commercial et le premier investisseur en Corée du Nord.
Des tensions régionales croissantes
Plus préoccupant pour la stabilité des équilibres régionaux, dans le contexte des manœuvres communes organisées entre Seoul et Washington pour répondre à l’affaire du “Cheonan”, Pékin se flatte d’avoir remporté une «victoire sans combattre», en obtenant le report sine die de l’envoi du porte-avions “George Washington” en mer Jaune. A plusieurs reprises, la RPC a en effet exprimé son opposition nouvelle à l’envoi d’un porte-avions américain au large des côtes chinoises. Il s’agit d’une évolution remarquable du niveau d’exigence de la RPC concernant la liberté de manœuvre dans les eaux internationales, qui vient s’ajouter aux incidents qui se sont multipliés en mer de Chine méridionale et orientale en 2010.
Face à Tokyo, Pékin a également multiplié les provocations après l’incident impliquant un bateau de pêche chinois, qui, selon une vidéo rendue publique au mois de septembre, serait volontairement entré en collision à deux reprises avec les bâtiments des gardes-côtes japonais au large des Senkaku (Diaoyutai). Chaque signe d’apaisement a été suivi d’une nouvelle source de tension. Le bâtiment 310 de l’administration chinoise des pêches, porte-hélicoptères de 2 580 tonnes doté des équipements les plus en pointe en matière de communication, déjà impliqué dans un incident avec l’Indonésie en mer de Chine méridionale, a été envoyé sur zone le 16 novembre 2010, au risque de provoquer de nouveaux incidents.
Avec Taïwan, alors qu’un accord de libre-échange historique a été signé au mois de juin 2010, Pékin a été à l’origine, le 23 octobre, d’un incident portant sur le nom de la délégation taïwanaise au festival international du film de Tokyo. On s’interroge sur les motivations profondes de cette stratégie de la tension qui a abouti à un recul manifeste de la marge de manœuvre de la RPC en Asie. En effet, alors que chacun louait la maîtrise des autorités chinoises dans la gestion de la crise économique, que la nouvelle administration japonaise, à peine élue au mois de septembre 2009, prônait la mise en place d’une communauté «fraternelle» de l’Asie orientale et semblait s’éloigner de l’allié traditionnel américain, la stratégie de la tension mise en œuvre par Pékin a brutalement réveillé le «désir d’Amérique» de l’ensemble des pays de la région. Le front uni du “containment” d’une Chine perçue comme trop incertaine, si ce n’est menaçante, est en voie de cristallisation, de l’Inde à la Corée du Sud, en passant par le Vietnam, l’Australie et le Japon.
Un nationalisme qui inquiète
Si l’on s’interroge sur les motivations profondes d’un régime qui demeure très opaque, on ne peut que constater l’influence des thématiques hyper nationalistes exprimées dans certains cercles militaires. L’APL (Armée populaire de libération) pourrait avoir l’ambition d’apparaître comme seule garante des «intérêts vitaux» de la nation, en présentant la situation extérieure «d’encerclement» de la Chine comme particulièrement dangereuse. Comme au temps de la Révolution culturelle, ou à d’autres périodes de l’histoire de la Chine, l’armée pourrait ainsi se positionner comme un pôle de stabilité incontournable, dans un contexte de transition politique marqué par de nombreuses incertitudes.
Même si l’on peut déceler une volonté d’apaisement de la part d’un pouvoir politique qui a peut-être conscience d’être allé trop loin trop tôt dans la volonté d’affirmation de la suprématie de la RPC en Asie, il n’est pas certain que l’on s’oriente vers une amélioration de long terme dans la région. La Chine, lors du sommet du G20 de Séoul, a mis en avant le rôle incontournable qu’elle joue dans les succès économiques de la région, qui contraste avec l’impuissance des Etats-Unis en la matière. Mais le principal enjeu en Asie demeure une inadéquation croissante entre un processus de régionalisation économique, qui n’empêche pas l’aggravation des tensions stratégiques. L’utilisation par Pékin de l’arme des terres rares face à Tokyo ne peut que renforcer le climat d’incertitude qui l’emporte aujourd’hui dans l’ensemble de la région.
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