Livre Blanc : analyse à chaud


Par Patricia Adam, députée de Brest (PS) membre de la commission de défense de l’Assemblée nationale et membre démissionnaire de la commission du Livre Blanc présidée par Jean-Claude Mallet

Patricia Adam, députée de Brest (PS) membre de la commission de défense de l’Assemblée nationale et membre démissionnaire de la commission du Livre Blanc

C’est un bilan contrasté qu’il faut tirer du projet de livre blanc de la défense et de la sécurité nationale. Evacuons d’emblée un faux débat : la commission a beaucoup et bien travaillé, sous l’égide d’un grand serviteur de l’Etat. Mais ce travail s’est fait sous l’influence directe – voire l’interventionnisme – du pouvoir exécutif.

Si l’essentiel du travail d’analyse géostratégique et de recension des menaces traduit fidèlement les débats entre les membres de la commission, il n’en n’est pas de même de certaines conclusions, y compris des plus importantes décidées par le Président de la République.

Ne revenons pas sur les raisons qui ont conduit les deux parlementaires socialistes à quitter la commission. Mais précisons que la principale raison de ce départ était la volonté de ne pas cautionner un processus qui aurait vu le Président de la République imposer des vues personnelles et mal fondées comme éléments déterminants de la stratégie nationale. Or c’est précisément le cas.

Il n’est pas non plus utile de revenir sur les diverses mauvaises manières faites à la commission du livre blanc et aux parlementaires : annonce par voie de presse de la création d’un « Pentagone à la française » pour reprendre l’expression malheureuse en vogue, du changement de statut de la délégation générale pour l’armement, de la création d’une base à Abou Dhabi, du changement de nature de l’intervention française en Afghanistan, des évolutions de la carte du stationnement des unités militaires… Ces aléas marquent la limite de la volonté présidentielle affichée d’un débat parlementaire.

Au-delà de ces motifs d’insatisfaction, cinq préoccupations méritent examen. La première est que le livre blanc de la défense et de la sécurité nationale fait la part belle à la réponse militaire. Certes, c’est son objet, mais la dimension diplomatique est éclipsée alors qu’elle doit rester centrale. Il est souhaitable que la publication du livre blanc sur la diplomatie opère un rééquilibrage. Mais il dommage que N. Sarkozy ait fait le choix de travaux séparés là où les convergences auraient dû être recherchées.

Le deuxième motif de préoccupation est la référence permanente à l’Europe. Il y a là une sorte de talisman qui permettrait de réaliser en commun ce que les Français désirent seuls et qu’ils ne peuvent financer. Cette approche utilitaire, voir cynique, n’enchante guère nos partenaires. Elle ne rend guère service à la cause des satellites ou aux projets de défense antimissile.

La troisième inquiétude est du même ordre. Les coups de boutoir du Président pour revenir dans les structures de commandement de l’OTAN irritent. Il n’est que de voir l’accueil poli qui est réservé par nos alliés à cette proposition et leur interrogation : « Que veut ou recherche réellement la France ? ». Pour parler net, seul N. Sarkozy souhaite cette évolution. D’autant que nombre de pays voient bien ce qu’ils ont à perdre comme positions à l’OTAN, sans contrepartie.

Comme en manière de politique européenne de sécurité et de défense, c’est le passage en force qui est privilégié. En fait, il s’agit d’esbroufe : il n’y a aucun lien démontré ou exposé entre ce retour et la construction de l’Europe de la défense.

Le quatrième élément d’inquiétude porte sur les priorités stratégiques et sur les choix induits en matière d’équipement. L’acquisition de matériels coûteux et éloignés du champ de bataille peut se concevoir. Mais elle ne réglera pas les besoins les plus immédiats des forces en opération : équipements individuels, protection, renouvellement des parcs d’engins surexploités… Il est tout à craindre d’un modèle qui privilégierait les capteurs sur les effecteurs.

Enfin, le livre blanc révèle que la base industrielle et technologique de défense va souffrir. Mais les choix ne sont pas annoncés, ni les perspectives de recomposition en Europe. C’est une grave impasse. Grave comme l’est aussi le silence du Gouvernement sur les conséquences prévisibles pour les salariés des industriels concernés, ceux des sous-traitants, ainsi que les bassins de vie et d’emploi qui seront touchés. Au total, force est de constater l’adaptation de la stratégie aux moyens. Tout ça pour ça, en somme.

Retour au sommaire « libre propos »