Par Patricia Adam, députée de Brest (PS), vice présidente de la commission de la défense nationale et des forces armées de l’Assemblée nationale
Le mandat de Nicolas Sarkozy comme chef des armées aura marqué les esprits par le style flamboyant avec lequel il a conduit nos forces en Libye, comme en Côte d’Ivoire. Quels qu’en soient les résultats, ils ne dissiperont pas les nombreux échecs qui, de 2007 à aujourd’hui, ont caractérisé notre politique de défense.
Le plus symbolique, mais pas le moins important, est l’incapacité d’un candidat à se présidentialiser et, en l’occurrence, à incarner la fonction de chef des armées, aussi prompt soit-il à engager nos soldats lorsque la situation le commande. Nicolas Sarkozy a été et demeure avant tout un ministre de l’Intérieur. Sa désinvolture à l’égard du protocole, le hourvari qu’il a provoqué dans le plan d’affectation des officiers généraux témoignent du peu de considération du Président pour la chose militaire et – plus grave – pour les militaires eux-mêmes, ravalés à la fonction d’hommes de peine de la République. Les élus de la Nation ont le devoir de marquer beaucoup plus fortement la considération du pays à ceux de ses fils qui servent sous l’uniforme. Faire mieux qu’actuellement ne sera pas difficile.
Le deuxième échec est celui du Livre blanc de la défense et de la sécurité nationale. Cet exercice, en grande partie sous dictée élyséenne, a deux caractéristiques. La première est d’avoir abaissé la défense nationale au rang de simple composante d’une brumeuse «sécurité nationale» dont personne ne sait ce qu’elle est réellement. La seconde est que les hypothèses stratégiques défendues par le Livre blanc ont été invalidées par l’histoire, en un temps record. C’est ainsi que l’Afrique était présentée comme une zone d’un intérêt plus que limité pour notre pays et que le nouvel horizon stratégique devait mêler otanisation et déploiement vers de riches clients potentiels de nos industries d’armement. Les révolutions arabes et l’affaire ivoirienne rappellent que la géographie est une science exacte et que les rivages proches sont stratégiques par essence. Une soudaine prise de conscience – à quatre mois des présidentielles – amène aujourd’hui l’Elysée à «actualiser notre stratégie» pour ancrer cette réalité dans le texte ! Quant à l’Alliance atlantique, réduite à une coalition d’armées supplétives, voire prestataires de services, elle montre aujourd’hui de sérieuses limites, comme le conflit libyen l’a montré. Par pudeur, on n’évoquera pas ici l’état de l’Europe de la défense que le seul verbe sarkozyen devait revivifier… En réalité, notre rapprochement avec les Britanniques a suffi à l’achever.
Troisième échec : celui de la «réorganisation» des armées. En fait de réorganisation, la révision générale des politiques publiques et le contrat opérationnel issu du Livre blanc ne sont qu’un énième plan de restructuration, c’est-à-dire des coupes claires dans les effectifs et les capacités, sans considérations pour les territoires durement touchés (sauf peut-être quelques-uns…). Comme toujours, les pots cassés se payent au comptant. Mais les avantages demeurent aléatoires. Cela est d’autant plus vrai que la défense, dont le budget se voit amputé en cette rentrée de 210 millions d’euros supplémentaires, sur un total de 460 millions d’euros d’annulation de crédits sur l’année 2011, paye une nouvelle facture de l’impéritie du gouvernement en matière budgétaire. Force est de constater que l’équation financière qui justifie la restructuration ne sera pas tenue. En revanche, l’opération libyenne suffit à mettre à genoux l’armée de l’air et la marine, elles aussi durement éprouvées depuis 1996.
Ce triple échec va durement conditionner l’avenir. D’autant plus que nombre de décisions cruciales ont été courageusement reportées au-delà de 2012… Certaines options claires devront être cependant affirmées : maintien du budget de la défense, maintien de toute la dissuasion, effort sur le renouvellement des matériels organiques de l’armée de terre, décision argumentée sur un second porte-avions, commande d’avions ravitailleurs… Il faudra très vite annoncer que le personnel du ministère n’a plus vocation à être la variable d’ajustement de projets profondément idéologiques. Il conviendra également d’engager un audit sur la politique d’externalisation menée par la droite depuis 2002, bien souvent par pur dogmatisme. Nous reverrons aussi les bien-fondés du projet pharaonique de Balard, sur le plan financier comme sur le plan fonctionnel. La décision de Jacques Chirac de changer la nature de nos armées nous a conduits à désarmer depuis près de quinze ans, alors que les enseignements tirés des opex révèlent de graves lacunes capacitaires. L’ère des dividendes de la paix est terminée. Ne soyons pas les derniers, nous Européens, à le comprendre.









