Les Européens face aux défenses antimissiles : l’heure des choix

Par Camille Grand, directeur de la Fondation pour la Recherche stratégique (FRS), et Bruno Gruselle, maître de recherche à la FRS.

Le 20 novembre 2010, les chefs d’Etats et de gouvernement des pays membres de l’Alliance, en endossant le nouveau concept de l’Otan, ont décidé de «déve­lopper une capacité de dé­fen­se anti­missiles afin de pro­téger les terri­toires, les populations et les forces de l’Alliance» tout en invitant «la Russie à coopérer avec les Alliés» sur ce futur système.
Cette décision est historique : il y a encore quelques années, la seule mention d’une protection antiba­lis­tique de territoire soulevait d’impor­tantes inquiétudes chez certains Alliés, en particulier la France. Cette dernière a, du sommet de Prague en 2002 au sommet de Lisbonne en 2010, fait évo­luer sa position en reconnaissant que la perspective du déploiement d’un système antimissile protégeant le territoire européen et les populations pouvait être utile à la sécurité de l’Europe en complément de la dissuasion.
Toutefois, confrontée à une pression améri­caine très forte, en termes de calendrier comme de solutions techni­ques et opé­ra­tionnelles, la France est-elle en mesure de défendre son appro­che, en particu­lier en l’absence de soutien pour une position singulière parmi les Alliés européens ?
Ainsi, le hiatus qui existe entre Alliés, sur la question de la posture nucléaire et sur le rôle des défenses antimis­siles, est de nature à ralentir la pro­gres­sion d’un projet commun de protection antiba­listique. Le résultat de la Deterrence and Defense Posture Review (DDPR) sera à cet égard déterminant. En per­met­tant de recréer, dans l’hypothèse la plus favo­rable, un socle doctrinal commun sur la place respective des deux volets dans la stratégie de l’Alliance.
Par ailleurs, la défiance qui continue de caractériser les relations entre l’Europe et la Russie pourrait affecter le dérou­lement du projet de l’Otan. La coopé­ra­tion en matière de DAMB, souvent pré­sentée comme un “game changer”, pourrait devenir un “reset killer”, si Otan et Russie devaient à nouveau se séparer sur un désaccord.
Enfin, les perspectives budgétaires en Europe soulè­vent le problème de la contribution des Européens à la nou­velle mission de l’Alliance et du par­tage du fardeau entre les deux rives de l’Atlantique. Pour mémoire, les Etats-Unis ont investi sur la période 1999-2009 plus de 100 mil­liards de dollars pour bénéficier d’une capacité de défense contre des frappes limitées.
En dépit de ces fortes incertitudes, le projet avance. La réunion des minis­tres de la défense en juin 2011 a enté­riné un plan d’action permettant en théorie de remplir les objectifs fixés par le sommet de Lisbonne en matière de défense antimissile. Les ministres de la Défen­se se sont également enten­dus pour que l’Alliance propose aux chefs d’Etat l’activation, dès le sommet de Chicago au printemps 2012, d’une capacité intérimaire qui devra offrir une première pro­tection aux populations dans l’attente des résultats de l’exten­sion du programme ALTBMD prévus en 2016. En revanche, l’éla­bo­ra­tion des docu­ments militaires néces­saires à la mise en place du système risque de durer au-delà du printemps 2012.
Mais, la mise en œuvre du projet de Lisbonne se heurte à des obstacles stra­té­giques. En effet, le programme de l’Alliance doit s’articuler avec l’Euro­pean Phased Adaptative Approach (EPAA). L’initiative de Washington pré­voit en effet le déploiement progres­sif jusqu’à 2020, de capacités d’abord navales puis terrestres, de plus en plus perfor­mantes. Il s’agit in fine de disposer d’une archi­tec­ture complète de défense antimissile directement connectée au réseau de comman­dement et de contrôle américain.
Face à cette initiative, la France souhaite conserver une autonomie de décision en matière stratégique, une liberté d’action sur les théâtres d’opé­rations extérieures et veut garantir un vrai partage des responsabilités entre partenaires au sein de l’Otan. Mais il faut s’interroger sur la solidité de cette position face à des Américains qui indiquent que la clef de répartition des responsabilités politiques et opéra­tionnelles dépend des contributions techniques ou en nature des Alliés.
Toute la question est de savoir si, comme d’autres Alliés, nous acceptons la répartition des tâches telle que l’EPAA et la ministérielle de juin 2011 la laisse entrevoir actuellement : aux Européens le traitement des missiles jusqu’à 1 000 km de portée dans une logique de défense rustique ; aux Etats-Unis la responsabilité des missiles évolués et la couverture stra­tégique du territoire européen.
Or, la France ne possède, aujourd’hui, en termes de systèmes ayant vocation à engager des missiles balistiques, que le SAMP/T block1. Son évolution sera d’ailleurs nécessaire pour répon­dre demain à la modernisation des arse­­naux tactiques des pays proli­férants. Autre volet de l’ambition de la France, la mise au point d’un système d’alerte avancée doit encore se concré­tiser se­lon un calendrier compa­tible avec le dé­ve­loppement de la capacité de l’Otan.
En termes économiques et industriels, le choix de développer une capacité antimissile dimensionnée pour la défense de zones importantes peut contribuer à pérenniser certaines filières technologiques critiques pour la défense. Il est également de nature à permettre d’engager des coopérations avec ceux de nos partenaires euro­péens qui partagent notre analyse de la menace balistique et des enjeux de la défense antimissiles (e.g. : Italie).
En définitive, il paraît désormais indis­pensable de se mettre réellement en ordre de bataille en prenant les quel­ques décisions qui permettront à la France de peser de tout son poids et d’entraîner, si possible, quelques Euro­péens dans son sillage. Les enjeux budgétaires sont importants, ils ne sont cependant pas inaccessibles. A défaut, la défense antimissile pourrait bien être le premier exemple d’un système de défense technolo­gi­que­ment accessible auquel nous aurions renoncé faute de moyens, pour privi­légier une approche visant à profiter d’une défense anti­missile américaine élargie à un coût réduit et reposant sur des moyens presque uniquement d’ori­gine améri­caine — c’est déjà le choix assumé de plusieurs de nos partenai­res européens —, en aban­don­nant la capacité de peser réellement sur les décisions d’archi­tecture ou la mise en œuvre opéra­tion­nelle du dispositif.

 

Une version allongée et détaillée de ce texte paraîtra prochainement dans la collection des notes de la FRS disponibles ici (www.frstrategie.org)