Les États-Unis, l’Asie, l’Europe (et la France)

A l’occasion du Shangri-La Dialogue de l’International Institute of Strategic Studies (IISS) à Singapour, le secrétaire à la Défense américain a confirmé et précisé la logique et l’ampleur de ce qu’il est désormais convenu d’appeler le rééquilibrage américain vers l’Asie-Pacifique, l’expression de «pivot» ayant été abandonnée du fait des réactions négatives des Européens. Dans un discours qui est le pendant presque exact du discours d’adieu de son prédécesseur Robert Gates, à Bruxelles, l’an dernier, qui mettait les Européens en garde contre leur désintérêt pour les questions de défense, Leon Panetta a ainsi détaillé le nouveau dispositif américain en Asie. Celui-ci passe par une présence renforcée à travers de nouveaux arrangements facilitant, dans différents pays de la région (Philippines, Singapour, Vietnam, Australie…), la présence ou l’accès des forces américaines. En pratique, elle conduit au basculement de la majorité de la flotte américaine de l’Atlantique vers le Pacifique, passant d’un ratio 60/40 contre 50/50 aujourd’hui. Le secrétaire à la Défense donne ainsi de la substance à la doctrine Air-Sea Battle élaborée par les armées américaines. Au-delà des chiffres qui marquent plus une inflexion qu’une révolution stratégique, Leon Panetta a également souligné la modernisation du dispositif et la volonté américaine de disposer des outils technologiques aptes à pérenniser le leadership américain dans la région.
Si Leon Panetta a pris soin d’indiquer qu’il ne s’agissait pas de se préparer à une confrontation militaire avec la Chine et de ne pas formellement prendre partie dans les disputes territoriales qui opposent Pékin à ses voisins en Mer de Chine, le message était sans ambiguïté et a été perçu comme tel par l’ensemble de la scène asiatique. Les Alliés et partenaires des Etats-Unis attendaient cette concrétisation du «pivot» annoncé et se sont réjouis de l’occasion ainsi offerte de renforcer leurs liens avec Washington et de contrer la montée de la pression navale exercée par la Chine. La modeste délégation chinoise présente à Singapour ne s’y est d’ailleurs pas trompée et a immédiatement critiqué des annonces inopportunes.
Ce mouvement américain pose aux Européens un double défi difficile à relever. D’une part, il confirme, si c’était nécessaire, la priorité américaine accordée à la région Asie-Pacifique qui, en ces temps de disette budgétaire même à Washington, ne peut se concevoir qu’au détriment d’une Europe devenue un théâtre secondaire auquel les Etats-Unis n’ont plus l’intention de consacrer les mêmes moyens. Ils jugent même sévèrement l’attitude des Européens qui ont adopté majoritairement l’approche dite du «passager clandestin» qui n’investit plus dans la défense, laissant aux Etats-Unis (et aux quelques Alliés encore sérieux) le soin de porter l’essentiel de l’effort budgétaire et capacitaire. Le «leadership from behind» pratiqué pendant le conflit libyen serait donc appelé à devenir la norme et pas l’exception. D’autre part, il impose aux Européens de penser davantage l’Asie en termes stratégiques. Alors que, pour les Européens, la question asiatique demeure essentiellement économique et commerciale, la nouvelle politique américaine rappelle crûment le défi que constitue la montée en puissance des rivalités stratégiques asiatiques.
Alors que pour la première fois l’an dernier, les dépenses militaires en Asie ont dépassé celles de l’Europe, il devient urgent de réfléchir au posi­tionnement stratégique de l’Europe face à ce défi. Ni l’Union européenne ni les pays européens individuellement n’ont bien sûr l’ambition ou les moyens de s’imposer comme un acteur stratégique de premier rang en mer de Chine ou dans le détroit de Taïwan. Ils ne peuvent, cependant, faire l’impasse sur ce bouleversement stratégique et doivent réfléchir, aux côtés de leurs alliés et amis dans la région, aux moyens politiques et militaires de préserver la liberté de navigation et la sécurité maritime dans un contexte qui reste tendu. L’Union semble avoir entamé une réflexion dans cette direction, mais de nombreux gouvernements européens restent à convaincre de l’utilité de réfléchir à une politique véritablement euro­péenne dans la région en matière de sécurité et de défense.
Dans ce contexte, la France compte parmi les rares pays qui ont une certaine légitimité à prendre part à un tel débat. De manière intéressante, le ministre de la Défense, Jean-Yves Le Drian, a esquissé à Singapour les contours d’un message français allant au-delà de notre présence déjà forte en matière d’armement. Rappelant que la France était aussi un pays du Pacifique, il a publiquement voulu marquer par sa présence au Shangri-La Dialogue et par un discours engagé le fait que la France entendait bien être un acteur du débat stratégique régional et un partenaire. Ce message était très opportun dans la mesure où il coïncidait avec le discours de Panetta. Il suscite l’intérêt dans la région, où nombre de pays se réjouissent de pouvoir sortir du tête-à-tête sino-américain et d’associer des tiers aux enjeux stratégiques de la région. Il reste désormais à donner de la substance à ce discours engageant. Une première étape sera le prochain Livre blanc. Va-t-il confirmer le tropisme asiatique déjà présent dans le Livre blanc sur la défense et la sécurité nationale de 2008 ou marquer, au contraire, une forme de retrait stratégique sous contrainte budgétaire ? Ensuite, face aux demandes des Etats de la région, l’approfondissement du dialogue stratégique avec les acteurs asiatiques au-delà des «grands» (Chine, Inde) aura-t-il lieu ? Des pays aussi variés que Singapour, l’Australie, la Malaisie, l’Indonésie, le Vietnam sont intéressés, il ne faudra pas les décevoir. Enfin, la question des moyens sera cruciale dans la mesure où notre diplomatie de défense dans la région ne pourra pas reposer que sur des discours. Notre capacité à mieux connaître la région et à assurer une présence sera observée par tous les acteurs. A cet égard, les choix budgétaires et capacitaires définiront in fine notre niveau d’ambition sur la scène asiatique.
Camille Grand
Directeur de la Fondation pour la Recherche stratégique (www.frstrategie.org)

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