Outre les désaccords sur l’épineuse question syrienne, les relations franco-russes restent soumises aux incertitudes de l’agenda diplomatique de Moscou. Isabelle Facon, maître de recherche à la Fondation pour la Recherche stratégique, analyse cette semaine pour TTU les enjeux, pour la France, de la «question russe».
La «question russe» n’est pas l’enjeu qui mobilise le plus fortement la communauté stratégique en France. Paris a semblé accueillir de façon assez détendue ce que le Livre blanc (LB) de 2008 décrivait comme «la volonté de la Russie de réaffirmer sa place» puisqu’elle a décidé, quelques années plus tard, de lui vendre des BPC classe Mistral. Cette ligne correspond à une certaine tradition de la diplomatie française envers la Russie, et à la vision d’une Europe qui n’est sûre (voire, pour certains, forte) que si ce pays lui est solidement lié. La France n’est de toute façon pas le pays européen le plus enclin à s’inquiéter de la reprise par la Russie d’une «politique de puissance»… Cette approche de 2008 reflétait peut-être une confiance dans les limites structurelles que relevait le document : le «bas niveau d’investissements», la «décroissance démographique», les «problèmes de santé publique»… Autant de fragilités chroniques sans doute rassurantes face à la vigueur de certaines initiatives de Moscou sur la scène mondiale et régionale.
Une chose est sûre : ces constats des rédacteurs de l’édition 2008 du LB se sont confirmés, voire approfondis. En effet, les incompréhensions sécuritaires avec l’Occident, malgré la politique de “reset” menée par l’administration Obama, ne se sont guère atténuées, notamment sur la question des antimissiles. La manière dont le tandem Poutine-Medvedev a agencé l’échange de fonctions de facto entre les deux hommes et les réponses contradictoires de l’équipe au pouvoir face aux mouvements de protestation semblent aller dans le sens de l’analyse du Livre blanc sur la difficulté de la Russie à «assumer la plénitude du processus démocratique engagé dans les années 90». La politique de Moscou à l’égard de son voisinage s’est faite encore plus vigoureuse après le conflit en Géorgie, et le projet d’Union eurasiatique mis en avant par Vladimir Poutine, bien qu’il soit encore relativement vague, confirme cette orientation. Quant à l’impasse du traité sur les forces conventionnelles en Europe, elle n’a pas été dépassée.
Si les choses n’ont guère changé en Russie depuis 2008, différents éléments de contexte modifient la donne. Ils appellent à une certaine vigilance stratégique. Le LB 2008 prenait acte de l’accélération du déplacement du centre de gravité stratégique de l’ordre international vers l’Asie. Ce déplacement, la Russie l’a remarqué, et elle intensifie ses efforts pour renforcer sa présence en Asie, en tirer profit du point de vue du développement de ses territoires extrême-orientaux mais aussi de sa présence dans l’économie globalisée. Elle le fait d’autant plus que l’Europe en crise n’est plus très dynamique dans ses réponses aux attentes russes. Pour autant, la Russie n’entend pas faire un choix entre l’Europe et l’Asie, et restera sensible à tout ce qui touche à sa présence et à son identité européennes. La rapidité des réaménagements des rapports de force internationaux crée une certaine angoisse stratégique en Russie, en particulier pour ce qui concerne la Chine. Cette angoisse, conjuguée aux limitations persistantes de l’appareil de puissance russe, pèse sur la mise en œuvre d’une politique étrangère tiraillée entre plusieurs priorités. Autant d’éléments porteurs d’incertitude qui pourraient déboucher sur une ligne diplomatique russe plus brouillonne, susceptible d’intensifier les malentendus, voire de provoquer des crises. En tout état de cause, les suggestions plus ou moins feutrées, ici (en Europe) et là (en Russie), sur la nécessaire alliance entre la Russie et l’Occident pour faire face à la montée en puissance chinoise sont, pour beaucoup de raisons, à manier avec précaution.
En parallèle, la Russie, si elle s’inquiète des possibles effets pour elle de la crise de l’UE, y voit une opportunité pour ses projets à l’égard de ses voisins. En particulier l’Ukraine, dont Moscou espère que les acteurs européens, absorbés dans d’autres urgences, ne feront pas preuve d’une grande résistance. Il faudrait que la France et l’Europe soient claires quant à leur engagement dans cet espace sensible – quelles intentions, quels moyens ? Car il ne sert à rien de dénoncer les avancées de Moscou dans son voisinage et son positionnement trouble sur les conflits «gelés» si l’on ne propose que peu de choses concrètes aux Etats concernés.
Enfin, l’accroissement notable de la dépense de défense russe mérite attention — sera-t-il source de nouveaux partenariats dans le domaine de l’armement ? Ce à quoi la Russie a semblé plus ouverte ces dernières années, identifiant d’ailleurs la France comme un des partenaires à privilégier dans ce cadre. Sera-t-il porteur de risques sécuritaires, notamment dans le voisinage commun ? De liens industriels plus denses, notamment dans l’aéronautique et l’espace ? De coopérations de sécurité plus étendues ?
Dans les rapports avec Moscou, il est d’autant plus essentiel de placer le curseur au bon endroit. La Russie, bien que restant prudente dans ses engagements en matière de coopération de sécurité avec l’Europe et l’Occident, a plutôt confirmé ces derniers temps une inclination à intensifier cette coopération : Afghanistan, lutte contre la piraterie maritime, sûreté aérienne contre le risque terroriste… Les appels de Moscou à transcender les divergences au nom de la lutte commune contre les nouveaux défis relèvent à la fois d’une démarche d’instrumentalisation et d’une lecture réaliste de la situation internationale. Il convient donc de répondre prudemment à ces appels, au cas par cas, ce qui à terme pourra peut-être permettre d’améliorer, «par le terrain», les conditions d’un dialogue politique et de sécurité qui n’en finit pas de se compliquer.
Isabelle Facon, maître de recherche à la FRS





