La “Smart Defence” : une opportunité pour la France ?

Avant même son adoption lors du sommet de Chicago, l’initiative du secrétaire général de l’Otan baptisée Smart Defence a suscité en France des commentaires inquiets. La Smart Defence serait ainsi un nouveau «cheval de Troie» de l’industrie américaine destiné à affaiblir encore une industrie de défense européenne déjà sinistrée par la réduction des budgets. Cette lecture méconnaît à la fois l’origine européenne du concept et le fait que ce thème porté conjointement par le Commandement allié pour la transformation (ACT) et par le secré­tariat international de l’Alliance atlantique pourrait — à certaines condi­tions — être une opportunité à saisir pour l’industrie française.
Il convient en premier lieu de rompre le lien établi à tort entre, d’une part, la Smart Defence et, d’autre part, une autre idée chère au secrétaire général de l’Alliance, le développement des financements communs, dans la mesure où il s’agit de deux débats distincts. Il est ensuite indispensable de souligner que la Smart Defence est avant tout un outil destiné à utiliser mieux les ressources disponibles à travers le développement de la coopération, d’une forme de spécialisation et d’une forme de priorisation. A ce titre, elle concerne au premier chef les Européens, les Etats-Unis n’étant pas confrontés aux mêmes contraintes budgétaires. L’ACT a d’ores et déjà identifié une centaine de projets plutôt modestes touchant aussi bien à l’entraînement des forces qu’à l’acquisition de capacités. La Smart Defence n’est enfin pas sans parenté évidente avec les efforts de l’Agence européenne de défense (AED) pour promouvoir le Pooling and Sharing au sein de l’Union européen­ne et il conviendra d’articuler les deux démarches en allant au-delà des inévitables rivalités institutionnelles.
Alors que l’industrie américaine a identifié la Smart Defence pour promouvoir l’acquisition par les Alliés européens de matériels américains et pousse quelques projets majeurs pour lesquels elle recherche ce label, elle pourrait être pour la France un levier supplémentaire pour promouvoir des mutualisations et coopérations avec des Alliés européens sensibles à la nécessité de répondre aux exigences capaci­taires de l’Alliance. Il est tout à fait possible de déve­lopper un projet au sein de l’AED et de le labelliser Smart Defence à l’Otan. A l’âge de l’austérité en matière de défense, les querelles idéologiques sur le choix des encein­tes de coopération doivent laisser la place à une approche plus pragmatique.
Utilisée avec intelligence, la Smart Defence apparaît ainsi pour la France comme un outil permettant de répondre aux déficits capacitaires identifiés en Europe. En travaillant avec des partenaires choisis pour développer des réponses adaptées s’appuyant sur les compétences de l’industrie européennes. Le choix fait par la France à Chicago de travailler sur le triptyque Intelligence, Surveillance, Reconnaissance se situe pleinement dans cette logique.
Pour aller plus loin et comme pour le Pooling and Sharing, les projets Smart Defence devront respecter quelques principes clairs comme la garantie d’accès et la réalité des économies réalisées. En effet, la garantie d’accès à une capacité mutualisée est un préalable indispensable à l’engagement dans une telle démarche. Toutes les leçons du conflit en Libye doivent être tirées à cet égard. Les difficultés rencontrées pour engager les Awacs de l’Alliance sont un sujet de préoccupation légitime ; a contrario, le fonctionnement efficace du commandement européen du transport aérien (EATC) doit être souligné. En période d’austérité budgétaire, il est indispensable que les économies engendrées soient démontrées, les Européens n’ayant plus les moyens de mettre en œuvre des coopérations générant des surcoûts. A cet égard, l’Otan doit poursuivre et amplifier les efforts destinés à améliorer la gestion des programmes portés par les agences de l’Alliance. L’industrie française, qui demeure encore leader en Europe, peut y trouver son compte en se plaçant au cœur d’un certain nombre d’initiatives fédératrices. Dans la logique du rapport Védrine, la France et l’industrie française pourraient gagner à adopter une approche plus proactive sur ce dossier sans hésiter à faire preuve d’un peu d’opportunisme.
Plusieurs sujets pourraient faire l’objet d’initiatives françaises d’ampleur dans les mois qui viennent et compléter utilement l’annonce à Chicago d’une initiative franco-américaine dans le domaine ISR qui est venue compléter le programme AGS. Une proposition dans le domaine de la défense antimissile associant la France, l’Italie, la Pologne (et peut-être l’Allemagne et le Royaume-Uni) ferait d’une pierre deux coups en offrant une réponse européenne à un des grands thèmes stratégiques qui mobilise l’Alliance et en plaçant l’industrie européenne en meilleure position dans ce débat aujourd’hui dominé par les offres américaines d’achat mutualisé de missiles antimissiles américains. Les efforts pour développer une flotte européenne de ravitailleurs en vol (MRTT) pourraient, en cas de succès, constituer un projet associant l’AED et l’Otan tout en répondant à une faiblesse capacitaire très bien identifiée à l’occasion de la campagne en Libye.
Ces exemples démontrent qu’une démarche plus proactive serait en mesure de renforcer la position de la France dans ce débat et qu’elle pour­rait même en tirer des bénéfices directs. Afin de réaliser cet objectif qu’il s’agisse de grands ou de petits projets, il est important de réfléchir à des propo­sitions européennes se plaçant dans la double logique de la Smart Defence et du Pooling and Sharing susceptibles de d’offrir des alternatives aux offres clefs en main de l’administration américaine. Vis-à-vis de Washington, il est important de rappeler que le premier objectif affiché des Etats-Unis, qui est le développement et la préservation des capacités européennes, passe aussi par le maintien d’une industrie européenne de défense.
En définitive, la Smart Defence conçue «par les Nations, pour les Nations» comme le rappelle souvent l’ACT, sera ce que les Alliés en feront : un slogan vide ou une démarche plus structurante. La France n’a pas intérêt à rester en dehors de ce débat.
Camille Grand
Directeur de la Fondation pour la Recherche stratégique (FRS)
www.frstrategie.org

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