La défense européenne : une idée toujours d’actualité ?

Le Conseil des ministres de l’UEO adoptait en 1987 la plate-forme de La Haye affirmant que «la construction d’une Europe intégrée restera incomplète tant que cette construction ne s’étendra pas à la sécurité et à la défense». Force est de constater que les faits n’ont pas suivi les intentions. Il convient dans ces conditions de s’interroger sur la méthode suivie pour faire progresser la défense européenne qui, jusqu’à présent, n’a servi qu’à révéler l’attitude trop velléitaire des Etats européens. Avec la définition des besoins militaires européens (Helsinki Headline Goal), avec les espoirs, vite déçus, de la mise sur pied de l’AED, avec la mise au point de la structure de commandement politico-militaire, les réalisations semblent impressionnantes. La réalité reste décevante. Elle l’est pour différentes raisons, dont certaines doivent être rappelées comme par exemple le fait que l’existence même de l’Otan obère toute perspective de défense européenne, alors que l’organisation militaire intégrée apporte de moins en moins de réponses satisfaisantes aux défis stratégiques auxquels sont confrontés les Européens. Les affirmations selon lesquelles une complémentarité reste possible entre l’Otan, telle qu’elle est, et le projet de défense européenne témoignent d’une grande hypocrisie.

Les conditions géopolitiques actuelles pourraient cependant redonner ses chances à la constitution non pas de l’Europe de la défense mais de la défense européenne. En effet, plusieurs facteurs d’importance commencent à modifier l’équation ancienne. Le premier est lié aux conséquences délétères sur l’Otan des deux grandes opérations militaires de ces dix dernières années. La guerre d’Irak et ses suites ont vu l’Otan divisée politiquement. Certains de ses membres européens qui s’y étaient engagés s’en sont retirés plus honteux que triomphants. La défaite d’Afghanistan, à moins que l’on préfère le terme aseptisé de retrait, constitue une leçon cuisante administrée aux partisans d’une Otan intervenant urbi et orbi. Enfin, la préservation des intérêts stratégiques américains, combinée aux effets de la crise financière et économique qui risque de s’aggraver outre-Atlantique, appelle Washing­ton à être présent prioritairement dans la zone du Pacifique. Le poids du commandement américain pour le Pacifique (Pacom) va s’accroître considérablement au sein de la machine militaire américaine, reléguant celui pour l’Europe (Eucom) à une place qui s’apparentera davantage au Commandement pour l’Amérique du Sud (Southcom). Les préoccupations européennes en matière de défense n’occuperont plus qu’une place subalterne à Washington. Les liens militaires, tant personnels que structurels, entre l’Amérique et l’Europe retrouveront leur cours normal après un demi-siècle d’exceptionnalité. L’Alliance atlantique demeurera comme alliance traditionnelle entre l’Europe et «sa fille l’Amérique», pour reprendre l’expression du général De Gaulle, pour le cas exceptionnel, mais aujourd’hui improbable, d’une agression dans l’espace nord-atlantique contre l’un de ses membres.

Dans ces conditions, et si l’on veut accepter que, pour des raisons qui tiennent aux intérêts vitaux des pays concernés, la crise de l’euro sera réglée et ouvrira des perspectives nouvelles en faveur d’une intégration accrue des pays de la zone euro, il existe des voies nouvelles à explorer pour préparer les conditions réalistes de la mise sur pied progressive d’une défense euro­péenne. L’idée ne suscite pas l’enthousiasme au sein des milieux militaires, qui préfèrent la certitude d’une organisation rôdée, comme l’est l’Otan, avec un chef de file, plutôt qu’une organisation à créer ex nihilo au sein de laquelle les avantages acquis seront malmenés. De même, trop longtemps, le projet de défense européenne, province des bureaucrates, a souffert d’un manque de créativité. Enfin, reste bien évidemment le conservatisme des idées, qui s’oppose à toute innovation et qui, à travers l’Europe, se traduit par la relégation des affai­res militaires aux seules opérations d’interposition entre belligérants.

Dans ces conditions, il convient de reprendre le projet de défense européenne sur des bases nouvelles. Afin de contourner l’ensemble des blocages idéologiques, bureaucratiques et financiers pour redynamiser un projet auquel la plupart des peuples européens restent favorables, comme l’indiquent les sondages, il faut user d’ambiguïtés constructives. Pourquoi ne pas partir des réalités militaires qui fondent une défense ? Une défense repose sur un outil militaire destiné à faire la guerre. Faire la guerre, c’est être capable d’imposer sa volonté à un adversaire par l’emploi de moyens dont l’assemblage combiné confère la victoire. Partons de cette notion d’assemblage combiné pour définir les grandes fonctions qui en ressortissent comme, par exemple : la sûreté maritime, la frappe dans la profondeur, la supériorité aérienne, les opérations amphibies, etc. En ces temps de pénurie budgétaire, la France pourrait proposer à ceux de ses partenaires qui se déclareraient intéressés, de les exécuter ensemble, de produire conjointement les matériels nécessaires, de monter des exercices d’ampleur pour en valider la réalisation et de prévoir ainsi des structures de commandement «dormantes» activées si nécessaire (un commandement naval pour l’océan Indien par exemple) ? On voit bien qu’il s’agit là d’une spécialisation plus sophistiquée que celle envisagée jusqu’à maintenant. Evidemment, si les Européens ont peur de leur ombre, rien ne sera possible. Les Français porteraient une lourde responsabilité à ne rien proposer de raisonnable et  de novateur.

Yves Boyer, professeur à l’Ecole polytechnique, directeur adjoint de la Fondation pour la Recherche stratégique