Jean-Marie Bockel, ancien ministre, sénateur du Haut-Rhin, rapporteur pour la cyberdéfense à la Commission des Affaires étrangères, de la Défense et des Forces armées du Sénat.
Au début de cette année, la presse a révélé que notre pays avait été victime d’une vaste attaque informatique visant le ministère de l’Economie et des Finances et que des pirates informatiques avaient réussi à mettre la main sur plusieurs documents confidentiels relatifs à la présidence française du G20.
Cette attaque, tout comme celle qui semble avoir frappé Londres ces dernières semaines, a illustré une nouvelle fois une menace encore mal connue en Europe et singulièrement en France : les atteintes portées à la sécurité des systèmes d’information susceptibles de mettre en cause la défense et la sécurité nationale. Cette attaque a mis en évidence toute l’importance de se doter des moyens pour se protéger de cette menace, voire de l’anticiper, par ce que l’on désigne habituellement sous le terme générique de «cyberdéfense».
Depuis les attaques informatiques massives qui ont frappé l’Estonie en avril-mai 2007, il ne se passe pratiquement pas une semaine sans que l’on signale, quelque part dans le monde, des attaques ciblées contre les réseaux de gouvernements ou de grands organismes publics ou privés, qu’il s’agisse de pénétrer des réseaux en vue d’accéder à des informations sensibles ou d’attaques visant des sites largement utilisés dans la vie courante, voire même des systèmes liés à la défense ou au fonctionnement d’infrastructures critiques.
La coordination transnationale est, du reste, devenue un élément stratégique déterminant quant à la garantie de réussite et gage d’efficacité au sein de ce que je qualifierai volontiers de nouvel «espace informationnel» (information space).
Il convient de rappeler, à cet effet, qu’à défaut de recours au principe de sécurité collective (article 5 : en cas d’attaque contre un des Etats membres de l’Alliance), pourtant l’objet d’une demande de Tallin à l’époque, il fallut attendre la réunion de crise — tenue le 14 juin 2007 — entre les ministres de la Défense de l’Alliance pour que soit publié un communiqué appelant à une action immédiate commune. Cette action permit néanmoins de mettre fin aux attaques à l’automne 2007.
L’Otan, qui semble avoir compris la prégnance de la menace, s’est doté à Tallin, en Estonie, d’un centre d’excellence cybernétique de défense. Les Estoniens forment ainsi les spécialistes du cyberterrorisme, du cyberespionnage et de la cyberdéfense pour l’ensemble des forces de l’Alliance atlantique.
Le «cyberespace» reste néanmoins relativement imperméable à toutes velléités de régulation. Tout juste une réflexion, pour l’instant encore balbutiante, a été initiée quant à l’attribution des noms de domaines et des adresses électroniques, sans que, là encore, la communauté internationale ne prenne suffisamment en compte le caractère régalien, du moins stratégique, de la «cybersphère» ; c’est bien une société privée californienne, l’ICANN (Internet Corporation for Assigned Names and Numbers) qui y procède toujours, par défaut, en quelque sorte, de coopération et de coordination entre Etats !
Au-delà des attaques informatiques proprement dites, la révolution numérique bouleverse les conceptions et les frontières traditionnelles de la défense et de la sécurité nationale. Tout le monde se souvient de l’émoi provoqué par la publication sur Internet par WikiLeaks, en novembre 2010, d’environ 250 000 télégrammes diplomatiques confidentiels des Etats-Unis, dans lesquels les diplomates américains disaient sans détour ce qu’ils pensaient du comportement des dirigeants du monde entier.
Et comment ne pas évoquer le rôle majeur joué par Internet et par les réseaux sociaux, comme Facebook, dans les révolutions qui ont secoué plusieurs pays du Proche et du Moyen-Orient lors du dernier printemps.
Dès 2008, la Commission des Affaires étrangères, de la Défense et des Forces armées du Sénat avait chargé l’un de ses membres, Roger Romani, d’étudier les enjeux liés à la sécurité des systèmes d’information. Dans son rapport d’information [«Cyberdéfense : un nouvel enjeu de sécurité nationale», rapport n° 449 (2007-2008), publié le 8 juillet 2008], mon collègue dressait le constat que la France n’était ni bien préparée ni bien organisée face à cette menace.
Depuis trois ans, les choses ont beaucoup évolué. Le Livre blanc sur la défense et la sécurité nationale de 2008 a permis de faire de la cyberdéfense une politique clairement identifiée, avec la création, en 2009, de l’Agence nationale de sécurité des systèmes d’information (ANSSI), dotée d’un budget conséquent et pérenne (90 millions d’euros en 2012) et l’adoption, le 15 février dernier, d’une stratégie française en matière de cyberdéfense.
Le travail actuel de «toilettage» du Livre blanc, initié sous l’égide du SGDSN et dont les conclusions devraient être rendues publiques dans les prochains jours, tendra très certainement à confirmer que cette réflexion — quant aux stratégies en amont élaborées au niveau national — est devenue essentielle à notre défense, qui englobe autant la résilience que l’anticipation.
C’est du reste ce que les Premiers ministres français et britannique ont confirmé très récemment. Le premier, François Fillon, en ouvrant la session annuelle de l’IHEDN, il y a quelques jours ; le second, David Cameron, à l’occasion du premier symposium consacré à la cyberdéfense, au cours duquel la dimension de la sécurité collective fut évoquée autant que l’exigence de liberté individuelle caractérisée par Internet.
Pour autant, beaucoup reste à faire dans ce domaine. Je pense notamment à la protection des infrastructures vitales ou à la coopération internationale. C’est la raison pour laquelle la Commission des Affaires étrangères, de la Défense et des Forces armées du Sénat a souhaité faire à nouveau le point sur ce dossier et m’a fait l’honneur de me désigner comme son rapporteur sur la cyberdéfense.
A l’issue de plusieurs auditions et déplacements, notamment pour étudier les systèmes mis en place par nos principaux partenaires européens, un rapport d’information sur la cyberdéfense devrait être publié avant l’été prochain. Pour ma part, je suis convaincu que la cyberdéfense constituera de plus en plus un enjeu majeur pour notre politique de défense et de sécurité nationale.
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