La Chine, l’Asie : un défi pour le Livre blanc

En 2008, le précédent Livre blanc sur la défense de la France souli­gnait le poids des enjeux de sécu­rité en Asie. En 2012, la crise financière et économique s’est amplifiée, imposant une rigueur budgétaire renforcée, mais dans le même temps les tensions asiati­ques se sont consi­dérablement accrues et la France ne peut fixer les limites de son engagement stratégique au cadre européen, même élargi, transa­tlantique ou méditerranéo-africain sous peine d’être margi­nalisée.
Le retrait des forces françaises d’Afghanistan, la réévaluation du concept d’arc de crise, l’évaluation réaliste de nos capacités de projec­tion ne signifient pas que l’Asie puisse être exclue de notre champ de réflexion en matière de politique de sécurité et de défense.
Aujourd’hui, aux risques souvent à tort qualifiés de « nouveaux », tels que les risques d’attentats terro­ristes de grande ampleur liés à l’islamisme radical, s’ajoute un accroissement considérable des risques plus traditionnels de conflits entre Etats, autour d’une puissance chinoise dont l’émergence apparaît comme de moins en moins paci­fique. La nou­veauté, depuis la publication du dernier Livre blanc, pourrait donc être le basculement parfois mal perçu de l’urgence stratégique en Asie de l’Océan Indien vers l’Asie orientale, notam­ment dans un espace maritime contesté.

Une puissance chinoise qui inquiète

Sujet d’inquiétude chez ses voisins et au-delà pour ses lacunes en matière de transparence en 2008, la politique de défense de la Répu­blique populaire de Chine (RPC) inquiète aujourd’hui pour son agressivité de plus en plus affirmée, au nom de la défense d’intérêts vitaux très élargis. L’évolution du régime chinois apparaît comme plus incertaine alors que les espoirs de réforme liés à la croissance économique n’ont pas été satisfaits et que — face aux incertitudes sociales et politiques qui s’accrois­sent —, c’est le choix d’un natio­na­lisme exacerbé qui semble avoir été effectué par le pouvoir. De même, l’engagement responsable de la puissance chinoise — détentrice d’un droit de veto au Conseil de sécurité — sur la scène internatio­nale a montré ses limites tant sur la question coréenne que sur celle de l’Iran et aujourd’hui de la Syrie.
Plus préoccupant, la stabilité des transitions politiques imposée par Deng Xiaoping semble également menacée, et le rôle de groupes d’intérêts spécifiques, au premier rang desquels l’Armée populaire de libération (APL), mal maîtrisé.
De ce fait, le renforcement de la puissance chinoise constitue désor­mais l’un des principaux facteurs de recomposition des forces chez les voisins de Pékin en Asie mais également aux Etats-Unis. A Washington, la stratégie de « pivot » ou de « rééquilibrage » vise d’abord à rassurer leurs alliés et partenaires dans la zone et à contenir les ten­tations de l’aventurisme exté­rieur de Pékin. Les risques d’esca­lade en raison de logiques d’allian­ces dont l’importance a été réaffirmée sont donc très présents et doivent être pris en compte.

Des moyens en augmentation constante

La Chine a poursuivi, en dépit de la crise, le développement de ses capacités militaires avec un budget de la défense qui se situe désor­mais, selon les chiffres officiels, au deuxième rang dans le monde derrière celui des Etats-Unis. Ce budget de la défense chinois est très supérieur aux budgets de l’ensemble de ses voisins, y compris de la Russie, mais éga­lement des grandes puissances militaires européennes.
A un autre niveau, alors que le Livre blanc sur la défense soulignait en 2008 les menaces qui pèsent sur les systèmes d’information et de communication, la RPC apparaît aujourd’hui comme l’une des princi­pales sources de ces attaques et la pensée stratégique chinoise accorde une importance particulière au cyberespace dans un contexte dominé par les rapports de force asymétriques.
La Chine poursuit également le développement de ses capacités balistiques, composante essentielle de ses capacités de dissuasion et de coercition, avec — entre autres — les projets de missiles antina­vires. En matière nucléaire, le manque de transparence de la doctrine chinoise constitue un autre sujet de préoc­cupation, particuliè­rement en période de crise. Enfin, le lancement du premier porte-avions « chinois » en 2011, même s’il s’agit en l’état d’une affirmation de puis­sance plus sym­bolique que réelle, vise à renforcer l’image de puissance et les ambi­tions de la Chine dans sa zone.

Une montée des tensions régionales à portée globale

Cette évolution préoccupante de la stratégie extérieure de la RPC constitue un défi dont l’urgence s’accroît pour les puissances régio­nales, de l’Inde au Japon en passant par les pays de l’Asie du Sud-Est maritime, directement confrontés à la montée des tensions dans la zone.
Depuis 2008, les incidents impli­quant la Chine et plusieurs de ses voisins ainsi que les Etats-Unis en mer de Chine orientale ou méri­dionale se sont multipliés. Plus préoccupant, ces incidents ne sont plus isolés mais semblent constituer un nouveau mode d’action fondé sur une stratégie de pression constante et à terme d’exclusion d’une zone de test de la puissance chinoise. Dans le même temps, ce phéno­mène de re-bipolarisation straté­gique en Asie est d’autant plus difficile à appréhender qu’il n’interdit pas la poursuite d’un processus de régionalisation économique très largement centré autour de la puissance chinoise. Et que sa prise en compte en France et en Europe se heurte à l’éloi­gne­ment géogra­phique et à la ten­tation du retrait justifié par les tensions écono­miques auxquelles nos économies sont confrontées.
Mais si l’éloignement géogra­phique minore la perception de la menace et relativise le rôle que peut jouer une puissance comme la France, y compris dans un cadre européen, ce basculement de l’urgence stra­tégi­que vers l’Asie orientale et l’espace maritime doit être pris en compte dans la réflexion stratégique.

La nécessaire prise en compte du théâtre asiatique

Face à la puissance chinoise, si le principe de réciprocité appliqué à l’économie est essentiel, les défis en matière de défense sont tout aussi cruciaux. Membre perma­nent du Conseil de sécurité, puissance nucléaire pour qui la lutte contre la prolifération constitue une priorité, membre de la Commission de surveillance de la convention d’armistice dans la péninsule coréenne et puissance du Paci­fique — où le secrétaire d’Etat Hillary Clinton vient de se rendre pour, là encore, réaffirmer la présence des Etats-Unis face aux avancées chinoises —, la France se trouverait directement impliquée en cas de crise majeure en Asie. Dans cette zone transi­tent en effet près de 80 % des échanges mondiaux et les conflits peuvent impliquer au moins deux puis­sances nucléaires offi­cielles, la Chine et les Etats-Unis — sans parler de la Russie pour qui la prise en compte de la menace chinoise, même poten­tielle, consti­tue un élément clef du formatage de ses capacités nucléaires — mais aussi deux puissances non-offi­cielles, l’Inde et le Pakistan et une puissance revendiquée, la Corée du Nord.
Indirectement, l’engagement des Etats-Unis en Asie, qui se traduira par un repositionnement des forces américaines dans le monde si les tensions venaient encore à s’aggraver, pourrait imposer à l’Europe et à des puissances comme la France de renforcer leur capacité d’action et de surveil­lance sur le flanc occidental de l’axe de crise de l’Afrique à l’Océan Indien, imposant un effort soutenu à notre appareil de défense.
Enfin, en matière de coopération militaire, la tension qui s’accroît en Asie favorise le renforcement du poids des Etats-Unis comme garants de la stabilité régionale, mais constitue aussi une oppor­tunité pour la mise en place d’ini­tiatives nouvelles, notamment en Asie du Sud-Est. Pour cela, chacun en Asie doit être persuadé de la compréhension et de l’intérêt crucial que représente pour Paris la stabilité de la situation straté­gique en Asie. C’est ce que doit refléter aussi le nouveau Livre blanc dans le prolongement des analyses amor­cées en 2008.

Valérie Niquet
Responsable du pôle Asie
Fondation pour la Recherche stratégique

(1) Depuis le mois d’avril 2010, Pékin semble avoir inclus, sans le recon­naître officiellement, l’ensem­ble de ses positions revendiquées en mer de Chine aux intérêts vitaux (hexin de liyi) susceptibles d’être défendus par la force.
(2) En 2012 le budget de la défense chinois atteignait 110 milliards de dollars, chiffre considérable si l’on tient compte de la parité de pouvoir d’achat, critère pertinent dans le cas des dépenses de défense. Ne sont pas prises en compte les dépenses de recherche et développement, ni les synergies fructueuses mises en place avec l’industrie civile.

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