![]() |
||||||||
Directeur: Guy Perrimond |
||||||||
Lettre d'informations stratégiques et de défense |
||||||||
Analyse |
||||
07/01/2009 |
||||
Analyse du terrorisme à l’aune de Bombay |
||
« Toujours se tenir prêt (Readiness) » : ce message d’Hamlet qui défie le spectre des menaces indicibles à coup d’hallebardes est une mise en garde contre ceux qui rejettent les travaux d’anticipation. Anticiper, c’est aussi s’arrêter sur un fait, le décortiquer et en tirer des enseignements. Bombay, Paris, Mexico, Lagos, Sydney… les mégapoles constituent les cibles privilégiées des jeunes générations terroristes « palestinisées ». Le choix de la facilité, puisque le tir de masse dans une foule apeurée ne peut pas être empêché à moins de poser un militaire réellement armé tous les deux mètres de chaque rue. Revenons sur ce qui ne pouvait pas tactiquement être évité : le raid contre Bombay.
Les faits En novembre 2008, voitures piégées, attaques à l'arme automatique et à la grenade, les attaques simultanées ont visé des hôtels, des cafés à la mode comme le célèbre café Léopold, des cinémas et d'autres cibles fréquentées par des étrangers, ainsi que deux hôpitaux et la prestigieuse gare de CST railway station. Le centre de la communauté juive Loubatvitch à Mumbai (Bombay) a également été attaqué. L'hôtel Taj Mahal, l'un des cinq étoiles les plus célèbres au monde et les plus emblématiques de l'Inde, était en feu. L'Inde accuse le groupe islamiste du Lashkar-e-Taiba (LeT) au Pakistan d'avoir commis ces attentats qui ont frappé sa capitale économique entre le 26 et le 29 novembre. Les cibles furent systématiquement civiles. Le tout jouant sur un effet simultané pour prendre de vitesse les autorités selon un mode opératoire parfaitement orchestré.
Analogies contemporaines La spécificité de l’assaut dirigé contre des cibles « molles » a déjà été décrit (voir TTU 695 du 3 12 2008). Ce mode d’action n’est pas sans rappeler certaines opérations réalisées par les indépendantistes tchétchènes dès 1995 à Boudiennovsk puis à Pervomaiskaia en 1996 et ensuite à Moscou (théâtre Nord Ost) en 2002, et, enfin, à Beslan en 2004 (prise d’otage de masse dans une école). La focalisation sur le Nord Caucase russe est due au fait que le conflit tchétchène reste, selon notre analyse, le «laboratoire» des conflits contemporains, trop négligé en Europe occidentale à la grande différence des Etats-Unis où il a fait l’objet d’études approfondies dans les milieux militaires intéressés par la guerre urbaine. Ce tropisme russo-caucasien ne doit cependant pas effacer les autres exemples de l’histoire comme ceux de l’aéroport de Lod (Tel-Aviv) en 1972 (27 tués et 90 blessés) ou d’Hébron (Tombeau des Patriarches) en 1994 (29 morts et 200 blessés) ou encore l’attaque du Parlement fédéral indien à Delhi en 2001 (7 tués). En revanche, il convient d’écarter la prise de la grande mosquée de La Mecque, première manifestation spectaculaire de l’islamisme sunnite radical, en 1979 ou celle du temple d’or d’Amritsar en 1984 en Inde parce que ces deux assauts, qui dégénérèrent ensuite (plus de 300 morts en Arabie Saoudite et environ 400 au Punjab) avec l’intervention des forces de l’ordre, n’avaient pas comme objectif déclaré de faire un massacre parmi les pèlerins, même si l’on peut soupçonner les activistes musulmans et sikhs de l’avoir recherché.
Attaquer les «cibles molles» Une «cible molle» est un objectif quelconque (maison d’habitation, hôpital, hôtel, école, bâtiment administratif, navire, véhicule, aéronef…) qui n’est protégé par aucune force policière ou militaire. A des degrés divers, toutes ces actions de l’histoire jusqu’à Bombay avaient comme objectif initial une «cible molle» immergée dans la population. Car là réside la spécificité de ce mode d’action terroriste. En effet, si les assaillants ne tirent pas d’emblée au jugé dans la foule innocente comme à Lod, Hébron ou Bombay pour faire un carnage, leur but est bien d’impliquer le plus de personnes dans ces événements afin de semer la terreur (la terreur suscite la panique et le sur-accident), d’humilier les gouvernements concernés en affichant la médiocrité de leur autorité puis en cherchant à les ridiculiser en les contraignant à traiter lorsque l’affaire s’est transformée en une prise d’otages spectaculaire comme ce fut le cas à Boudiennovsk (sans doute plus d’un millier de personnes en otages dans l’hôpital de la ville et environ 150 morts à l’issue de l’opération) qui, reste l’archétype de ce terrorisme de masse et dont le caractère humiliant pour Moscou explique en grande partie le froid réalisme de Vladimir Poutine et des hommes qui l’entouraient aux moments des événements de Moscou (théâtre Nord Ost 130 morts) puis Beslan (345 tués). Le raid contre Boudiennovsk apparut dès la fin des années quatre-vingt dix comme une rupture dans la manière de faire la guerre. Son concepteur, plus ou moins involontaire, mais qui saisit immédiatement tout l’intérêt qu’il pourrait tirer de la situation, Chamyl Bassayev, démontrait qu’une opération de ce type pouvait avoir un impact supérieur à une action exécutée contre un objectif militaire. En outre, elle mettait une fois de plus en évidence l’importance de la ville comme champ de bataille contemporain. Enfin et surtout, elle soulignait que les gouvernements et les forces de l’ordre quelles qu’elles soient étaient impuissantes face à une prise d’otages massive. Boudiennovsk est donc l’idéaltype de l’opération terroriste de notre temps. C’est ce scénario que l’on retrouve, à quelques nuances près, dans quasiment toutes les actions les plus spectaculaires de ces dernières années. - un commando d’hommes déterminés, fanatisés d’un volume variable: plus centaines à Boudiennovsk et à Pervomaiskaia (2). Une dizaine au Parlement fédéral indien puis à Moscou, Beslan et Bombay, moins à Lod. Le massacre d’Hébron perpétré par un fanatique juif fut l’œuvre d’un seul individu. - les assaillants sont puissamment armés (armes individuelles, grenades, explosifs…). - bien que très déterminés ils sont souvent sous l’emprise de substances stimulantes. - leur objectif est toujours une «cible molle» pas ou peu protégée immergée dans un environnement urbain ou se trouve une population importante, cible prioritaire des terroristes - le mode d’action est d’une grande simplicité ; on tire sur tout se qui est à portée! Dans tous les cas les résultats sont spectaculaires et meurtriers. - face à ces actes perpétrés par des terroristes résolus à mourir il n’y a pas grand-chose à faire.
La guerre est un art tout d’exécution Pour le gouvernement indien, le bilan de Bombay est particulièrement lourd. En termes d’image, il a été bafoué par une poignée de terroristes qui ont mis en lumière la vulnérabilité du dispositif sécuritaire, les lacunes des forces de l’ordre et les lenteurs du système politico-administratif. Les pertes humaines (165 tués et plus de 300 blessés) sont conséquentes tout comme les dégâts économiques. Dans le domaine géopolitique le raid sur Bombay a ruiné les timides avancées de ces derniers mois avec Islamabad et fait remonter la tension entre les deux pays. En politique intérieure, il a élargit un peu plus le fossé entre la minorité musulmane (150 millions d’individus) et le reste de la population indienne. En revanche, pour les islamistes, cette opération stratégique est un indéniable succès militaire. En effet, ce raid a, d’après les premières informations recueillies auprès de l’unique survivant du commando, fait l’objet d’une préparation minutieuse. Les membres du groupe d’assaut, des jeunes gens d’une vingtaine d’années, auraient été formés dans un camp du Lashkar au Pakistan. Cette formation qui semble, à première vue, s’apparenter à un stage commando, aurait duré plusieurs semaines. A l’issue, ces nouveaux Fedayins auraient été envoyés en reconnaissance à Bombay pour identifier leurs objectifs.
Déroulement et mode d’action Selon toute vraisemblance la deuxième phase de la mission pourrait avoir été effectuée avec des complicités locales. L’avant dernière phase de l’opération, la pénétration par voie maritime s’est déroulée en deux temps. Dans la première phase les assaillants ont voyagé à bord d’un chalutier avec lequel ils ont quitté Karachi. Après une vingtaine d’heures de navigation, en vue des cotes indiennes ils mirent à l’eau deux canaux pneumatiques pour atteindre Bombay. Ceci s’est passé sans anicroche, hormis pour le pilote du bateau qui a été liquidé, ce qui laisse penser que sa collaboration, sans doute crapuleuse fut pour des raison de sécurité, brutalement interrompue à l’approche de Bombay. Une fois à terre, il était 20h30, les membres du commando, qui ne se distinguaient en rien de l’homme de la rue, ni par leur physique ni par leur vêtement, se sont divisés en binômes. A partir de cet instant ils commencèrent à tirer au jugé sur les passants tout en se dirigeant vers leurs objectifs respectifs (les hôtels Taj Mahal et Oberoi, le centre juif..). Se déplaçant en souplesse et rapidement notamment en « kidnappant » des voitures, ce qui trompera les forces de sécurité indiennes sur le nombre des assaillants, ils vont durant 2 jours semer la terreur dans Bombay avant d’être réduits au silence. A l’issue de combats, les Indiens captureront un membre du commando, un Pakistanais de 21 ans, Mohamed Amir Kasar dont la photo fera , en quelques heures le tour du monde. Interrogé, ce dernier donnera des informations sur l’opération, notamment sur la composition du commando et son armement. Selon Kasar, les combattants étaient au nombre de 10. Dans leurs sacs à dos ils portaient des munitions et des grenades. Tous étaient armés de fusils d’assaut Kalachnikov. Et des revolvers de calibre 9mm. En outre, selon la presse britannique, les membres du commando s’étaient inoculés des substances stimulantes comme la cocaïne et le LSD. Un classique. En Tchétchénie, le groupe du chef islamiste Khattab prenait régulièrement ce genre de substances, comme ont pu en témoigner plusieurs représentants de la Croix Rouge internationale alors sur place vers Chatoï.
Que sont-ils devenus ? Ce dopage aurait permis aux terroristes de tenir deux jours sans dormir ni véritablement manger. Ce dernier point soulève une interrogation non encore résolue aujourd’hui, clé de ce raid, celle des munitions à la disposition du commando. Il n’est pas nécessaire d’être un grand spécialiste des questions militaires pour savoir que les armes employées à Bombay sont de grandes consommatrices de cartouches tout particulièrement lorsque l’on tire à l’aveuglette et ceci même si l’on a subi un bon entraînement. Certains analystes estiment que le groupe d’assaut a bénéficié d’un soutien logistique local, qui aurait déjà joué un rôle important dans la phase de reconnaissance des objectifs en abritant les futurs assaillants. Les binômes jihadistes étaient certainement plus nombreux. Ainsi, Ehud Barak, qui effectua alors qu’il commandait la Sayeret Mat’Kal (le commando d’élite de l’état-major israélien) un raid ciblé sur le PC de Septembre Noir à Beyrouth, en 1973, pense que les terroristes étaient une trentaine, ce qui voudrait dire que certains auraient profité du chaos des combats pour se volatiliser dans une agglomération qui compte plus de 10 millions d’individus dont un quart est de confession musulmane.
L’arme de la peur et de la manipulation Cet assaut bien conçu sous ses aspects militaires s’inscrit dans un contexte idéologique qu’il ne faut pas oublier et qui seul peut expliquer les objectifs et les modes d’action des terroristes islamistes. Les théoriciens du jihad auraient selon Amir Taheri, auteur de Holy Terror: inside the world of islamism terrorism voulu démontrer qu’ils avaient la capacité d’envoyer des combattants semer la terreur dans les grandes villes des pays infidèles comme l’Inde. Cette pensée stratégique, développée notamment par Sheikh Abou Bakr Naji (le théoricien le plus en pointe du jihad) dans son ouvrage Governance in the Wilderness se fixe comme objectif d’instaurer l’insécurité dans les territoires qui ne sont pas gouvernés par les lois islamiques. « Il faut que les habitants légaux de ces pays se perçoivent en permanence en insécurité ». Il déclare que les infidèles et les mauvais musulmans qui y vivent doivent quitter leur maison le matin en ne sachant pas s’ils y reviendraient vivants le soir. Pour instiller la terreur, il préconise des modes d’action tactique comme les enlèvements, les prises d’otages, les attaques suicides, les décapitations et l’utilisation des femmes et des enfants comme boucliers humains. Ces opérations de type militaire contre des «cibles molles» ne peuvent qu’inquiéter les Etats tant musulmans qu’occidentaux. Jusqu’à maintenant ces gouvernements et leurs services de sécurité étaient surtout focalisés sur l’éventualité d’attentats effectués avec des explosifs ou même avec des matières NBC. Désormais ils ne peuvent plus négliger des actions de commando comme celle de Bombay. Les Britanniques, durement frappés en 2005 à Londres, ont immédiatement envoyé à Bombay des agents de Scotland Yard et des MI-5 et 6 pour obtenir des informations de leurs collègues indiens. M. Mercer (député Conservateur et ex-officier) président du Commons Counter-Terrorism Sub -Comittee a déclaré qu’une attaque comme celle de Bombay pouvait très bien avoir lieu à Birmingham ou Manchester. Il a insisté pour que la Grande Bretagne, dans l’optique des J.O de 2012, révise ses plans d’urgence. Il a demandé au gouvernement d’envisager la création d’une unité de réaction rapide d’environ 500 hommes pour pallier la faiblesse des effectifs des forces spéciales, par ailleurs très sollicitées sur les théâtres d’opérations extérieurs. En France, le GIGN travaillerait aussi depuis les actions de Moscou (théâtre Nord Ost) et de Beslan, sur des prises d’otages de masse. Comme en Grande-Bretagne c’est la question des effectifs qui pour l’instant pose encore des problèmes. Le raid sur Bombay est donc tout au moins à court terme, un succès pour les islamistes radicaux, mais qu’en est-il pour Islamabad ? Le moins qu’on puisse dire est que les autorités pakistanaises qui réfutent toute implication, même indirecte, mais qui ne peuvent nier les fait que certains de ses ressortissants faisaient partie du commando, ont pour fait preuve d’une négligence coupable. D’une certaine manière elles sont les «victimes» conscientes de leur stratégie régionale dont la manipulation, par ISI (service secret pakistanais) interposée, des Jihadistes a été et reste un élément de base de leur politique contre l’Inde (Cachemire) et l’Afghanistan (Pachtounistan). Depuis deux ou trois ans cette politique extérieure à des effets déstabilisateurs sur la politique intérieure du Pakistan au point pour certains de menacer l’avenir du pays. Elle démontre, une fois encore, que le soutien des services spéciaux à des mouvements de guérilla peut se révéler une véritable boite de Pandore comme les Britanniques purent le constater en Yougoslavie et en Grèce avant même la fin de la Deuxième guerre mondiale, puis plus près de nous les Américains en Afghanistan alors en étroite coopération avec l’ISI ou les Russes qui utilisèrent des Tchétchènes, dont Chamyl Bassayev pour combattre les Géorgiens en Abkhazie de 1992 à 1994. Cette dernière remarque nous ramènent par des chemins détournés, à notre point de départ, le «laboratoire tchétchène» car c’est bien au Nord Caucase, il y a maintenant plus d’une dizaine d’années que ses nouveaux modes d’action de la guerre asymétrique furent testés et qui, encore aujourd’hui, ne peuvent être que difficilement contrés, y compris par un travail de contre-espionnage de longue haleine.
La Rédaction |
||