Egypte : les futurs de Daech

La menace djihadiste dans le désert du Sinaï a poussé les autorités égyptiennes à déployer leur plus grande opération militaire depuis la guerre contre Israël en 1973. Car la menace terroriste évolue en foyers insurrectionnels, alors que le rapport de force de un pour vingt est nettement en sa défaveur. Face aux 20 000 conscrits mal entraînés de la seconde et troisième armée et des Forces centrales de Sécurité, les attaques de Wilayet Sinaï, fidèle à Daech, sont quotidiennes et ne cessent de croître en complexité, s’étendant au reste du territoire, comme l’ont démontré les attentats de Tanta, Minya et Alexandrie contre les coptes mais aussi celles contre l’industrie touristique.

Si l’extrémisme des positions de Wilayet Sinaï est incapable de rallier les populations autres que bédouines, en revanche l’état d’urgence et les exactions des militaires, qui touchent désormais des représentants syndicaux, alimentent un autre groupe plus modéré et donc autrement influent au sein de l’opinion publique, le mouvement Hasm. Contrairement au sud du territoire, le nord du Sinaï est totalement sous-développé et ne dispose quasiment d’aucuns accès à l’éducation ou à l’eau potable, créant une rupture entre les populations et les autorités.

Ce sont les trafics détenus par les tribus de Sawarka et Tarabin qui rayonnent jusqu’au Néguev et Gaza, qui se sont substitués aux services publics. La protection assurée par les djihadistes leur a permis d’y installer un sanctuaire qui a attiré vers lui les supporters des Frères musulmans fuyant la répression du reste de l’Egypte, et qui se sont installés dans les villes comme Al-Arish, Sheikh Zuweid et Hasna. Invité par les tribus, Daech en a vite pris le leadership en arbitrant les luttes ancestrales grâce à ses tribunaux islamiques.

Les forces égyptiennes, plutôt que de s’acculturer aux principes de la guerre insurrectionnelle et se concentrer sur les maillons critiques des réseaux personnels djihadistes, ont systématisé les méthodes répressives utilisées en 2013 contre les Frères musulmans grâce aux lois votées en 2015, et se sont définitivement aliénées les populations. Les conditions géographiques du Sinaï sont en effet particulièrement défavorables aux tactiques de répression (patrouilles, contrôle des populations, renseignement…).

Mais surtout, cette approche a favorisé l’émergence en juillet 2016 d’un autre mouvement, Hasm, à la fois islamiste et nationaliste, qui se spécialise dans l’attaque des leaders sécuritaires, militaires, judiciaires, religieux ou économiques alliés au gouvernement Sissi. Ce mouvement impressionne par la puissance de son réseau de renseignement, son entrisme au plus haut niveau de l’Etat et la complexité de ses assassinats. Ses positions plus modérées que celles de Daech lui permettent de gagner en popularité et de s’étendre le long de la vallée du Nil et dans les centres urbains de tout le pays.

En condamnant les attaques contre les civils, les coptes, en dénonçant la corruption, la dictature militaire et en proclamant sa volonté de défendre «ceux qui sont sans défense», Hasm est devenu la priorité du gouvernement Sissi en raison de son potentiel de recrutement autrement plus important que celui de Daech, à la faveur du marasme économique et du chômage. Un mouvement qui pourrait bien inspirer la contestation sunnite de demain en Irak et en Syrie.

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