La nouvelle révision stratégique de défense américaine (Defense Strategic Review) a été présentée au Pentagone, le 5 janvier, par Leon Panetta et le chef d’Etat-major, le général Martin Dempsey, ainsi que, fait inhabituel, par le président Obama. A l’issue des deux longues guerres de cette dernière décennie, à savoir l’Irak et, à l’horizon 2014, l’Afghanistan, elle cherche à se positionner comme un «tournant historique vers le futur» (Leon Panetta) et comme un nouveau point de départ dans la gestion des affaires stratégiques par le “commandant suprême”, Barack Obama. Cependant, si l’on y regarde de près, hormis la fin officielle du concept de “guerre sur deux fronts”, remplacé par la capacité de mener un engagement majeur de grande échelle tout en contenant une menace régionale secondaire, le document confirme de facto trois grandes tendances déjà amorcées au cours des dernières années. La première est la réduction des dépenses militaires et l’optimisation des ressources au sein du Pentagone.
Avec la loi sur le contrôle budgétaire, la défense doit économiser 487 milliards de dollars sur dix ans, dont 250 sur la période 2013-2017. Le budget 2013 prévoit 662 milliards de dollars, soit 43 milliards de moins que cette année. Même si les coupes budgétaires ne commenceront qu’en 2013, cela fait des années que le Pentagone s’efforce de rationaliser ses méthodes de gestion et d’acquisition, en adoptant de meilleures pratiques commerciales (une tendance cyclique récurrente, dont la manifestation la plus célèbre est l’instauration du PPBS sous McNamara, et dès le début des années 2000 le Pentagone s’auto-référençait systématiquement comme «The Entreprise»). Le double étau de conflits de longue durée et de l’accroissement permanent des dépenses sociales relatives au personnel militaire explique le maintien important du niveau de dépenses à ce jour. La crise financière et la nécessité de réduire une dette estimée à 14 trillions de dollars servent de catalyseur, mais la réduction du financement de nombre de programmes est dans l’air du temps depuis déjà quelques années et une commission d’étude va se pencher sur la question des retraites des militaires !
La diminution du format des forces terrestres (l’armée de terre avec une réduction des effectifs de 45 000 hommes et les Marines avec 14 000 hommes de moins dès 2014), était pour la plupart déjà prévue avec un retour au statu quo ante “9/11”. Ainsi que le décrit Leon Panetta, les Etats-Unis vont, à l’horizon 2020, vers une posture terrestre allégée, faisant suite à la posture Guerre froide, puis «après-Guerre froide», puis «après-11-Septembre ».
La réorientation vers le Pacifique est officiellement confirmée et accentuée. Elle était déjà engagée avec un retrait progressif et programmé du Vieux Continent, correspondant à une analyse de l’évolution géostratégique (menace terroriste, Etats voyous, instabilité). Là encore, la prise de conscience d’une certaine vulnérabilité économique par rapport à la zone Asie-Pacifique sert de marqueur.
Après la politique de transformation des forces armées menée par Donald Rumsfeld et une décennie particulièrement «testée au combat», on assiste davantage à un rééquilibrage de la politique de défense américaine et à un recalibrage des forces qu’à un tournant majeur :
Rééquilibrage géostratégique
Washington proclame «mission accomplie» en Europe, en Irak et en Afghanistan et se repositionne par rapport à la menace de ses intérêts (au niveau économique) et face à la montée en puissance chinoise, vers l’Asie ; au niveau terrorisme, vigilance tous azimuts et appui sur l’Inde comme «ancre» régionale dans l’océan Indien.
Rééquilibrage entre armées
Pour les autorités militaires, le départ d’Irak et d’Afghanistan marque la fin des longues guerres d’occupation terrestre, les composantes aérienne et navale reviennent sur le devant de la scène, Washington souhaitant être présent dans les cinq éléments (terre, air, mer, espace et cyber). Le rééquilibrage souhaité affecte également la répartition entre militaires d’active et réservistes, qui fera l’objet d’un réexamen.
Rééquilibrage en matière d’investissements technologiques
L’évolution de la menace impose des choix et des priorités en période d’austérité budgétaire (moins de nucléaire, plus d’ISR et de cyber…).
La DSR invite les forces américaines à renouer avec une posture légère en misant sur plus de polyvalence, de réactivité et de disponibilité via la supériorité technologique, l’avantage et les acquis d’une décennie de fonctionnement en réseau et des concepts d’opérations novateurs. Ce sont là les défis et les enjeux à venir et le tournant à ne pas manquer, car des choix technologiques futurs et des Conops adoptés dépend la possibilité pour les Etats-Unis de maintenir leur leadership mondial. Il est clair que les réalités économiques devraient entraîner la «culture de changement» que prône la DSR, et les militaires américains vont devoir apprendre à faire «mieux avec moins». A moyen terme et hormis les scénarios catastrophes, on peut souligner deux grands risques inhérents aux principes sous-tendant la DSR cru 2012 : d’une part, qu’il est prématuré de parler de l’après-Afghanistan, alors que les forces de la coalition y sont encore pour deux ans et que la stratégie de sortie imposera peut-être des sacrifices dans cette partie du monde et, d’autre part, la tentation, en période de vaches maigres, de baisser la garde au niveau de l’Otan, la mutualisation des ressources (le «pooling and sharing») devenant alors synonyme de nivellement par le bas et la «smart defense» demeurant à l’état de concept rêvé.











