CSFRS : Anticiper les ruptures stratégiques

Ce dossier est publié avec le soutien du CSFRS

La première édition des Assises nationales de la recherche stratégique s’est tenue le 24 juin 2010 à l’Ecole Militaire à Paris, organisée par le Conseil supérieur de la formation et de la recherche stratégiques (CSFRS) en partenariat avec l’Institut des hautes études de défense nationale (IHEDN) et l’Institut national des hautes études de la sécurité et de la justice (INHESJ), qui tenaient en parallèle la journée commune de clôture de leurs sessions nationales respectives.

Sous le titre “Anticiper les ruptures stratégiques”, cette manifestation a rempli une double fonction, à la fois démonstrative et exploratoire. Démonstrative, car les Assises ont permis de vérifier que les principes méthodologiques à l’origine de la créa­tion du CSFRS sont largement partagés et répondent à un vrai besoin comme à une vraie préoccu­pation.

Exploratoire, car elles ont tracé un certain nombre de pistes qui sont autant de défis qui se posent dans le travail du CSFRS au cours des prochains mois.

«Le CSFRS n’a pas vocation au monopole et certainement pas celui de la pensée ; sa mission est exac­tement inverse : créer les conditions d’un financement effectif sur ce qui ne se voit pas, se voit peu, est sou­vent ignoré.» (Alain Bauer, président du CSFRS)

«Ces assises ne sont pas un colloque de plus, c’est le début d’un processus dynamique.» (Alain Bauer)

Il s’agit d’estomper le «brouillard de la guerre», d’abandonner la culture de l’excuse et d’anticiper la surprise. Cette dernière passe de l’ignorance à la connaissance, les futurs travaux du CSFRS s’efforçant de faire pen­cher la balance en faveur de la connais­sance. Car, dans l’entreprise comme dans les armées, l’igno­rance, souvent confortable, ne peut plus être préférée à l’inquiétude. 

Anticiper les ruptures stratégiques est lié au savoir et à la prospective dont découlent des scénarios de crises. La démarche du CSFRS s’inscrit donc dans la recherche de plus de réalisme dans l’analyse des situations. 

Décèlement précoce

Les menaces stratégiques de la Guerre froide ont disparu. On va vers un phénomène d’hybridation généralisée des activités terroristes et criminelles. Les nouvelles entités dangereuses ne sont ni structurées ni hiérarchisées. Ce ne sont plus des régiments, mais des réseaux. L’instabilité et la dispersion deviennent la règle. C’est le propre d’un monde chaotique. Le danger frappe sans préavis, l’ennemi est nomade, déterritorialisé, parfois incompréhensible. Une forme de chaos physique s’installe parce que la distinction guerre-paix et ami-ennemi tend à se brouiller.

Comment les Etats n’ont-ils pas vu venir Enron, le 11-Septembre, Madoff, les désastres au long cours en Afghanistan, en Irak, à la frontière mexicaine, au Pakistan, en Somalie ?

L’anticipation procure un avantage compétitif car elle concentre les ressources — forcément limitées — sur les bons sujets, qu’il s’agisse de la prévention (en tuant dans l’œuf les problèmes émergents) ou de l’investissement productif. Dans un atelier sur les vulnérabilités des NTIC (nouvelles technologies de l’information et de communication), David Naccache a cette formule frappante : « Il faut aller au-delà de l’objectif tactique : le menacé doit prévoir ce que le menaçant va faire, s’il veut espérer contrer les attaques.»

Le concept du décèlement précoce est au cœur des travaux du CSFRS. Michel Rocard le juge «bien inventé, clair, qui dit ce qu’il veut». Là où les méthodes traditionnelles de prospective sont inadéquates, il s’agit de déceler les signaux faibles, voire une absence de signaux pouvant être considérée comme anormale. L’ancien Premier ministre rejoint ici le secrétaire général de la Présidence de la République pour insister sur le rôle fondamental du renseignement, cette fonction longtemps sous-estimée, voire mésestimée, alors qu’il s’agit, pour un Etat, d’une «impérieuse nécessité».

Le décèlement précoce facilite la réactivité car, souligne Claude Guéant, «le temps s’est rétréci. La décision, publique comme privée, doit relever d’une information précise et de la conscience que la vitesse régit aujourd’hui les activités humaines».

Ce concept rompt avec la monochromie et le conformisme, qui sont synonymes d’aveuglement, une faiblesse née avec l’émergence de la société de l’information. Un mal à tout coup fatal en matière de défense, d’Azincourt à l’actuelle guerre d’Irak, en passant par les efforts désespérés (et infructueux) du Général de Gaulle en 1938-1940, pour briser le conformisme régnant alors aux sommets de l’institution militaire française. Au total, conformisme et aveuglement mènent logiquement au désastre, dès qu’il s’agit de défense, de sécurité et de renseignement.

Le CSFRS : une méthode…

Dans un environnement où, du gouvernement aux entreprises, le qualificatif stratégique est devenu omniprésent — voire galvaudé —, il est nécessaire d’en affiner la notion pour mieux le cerner : ainsi peut-on définir la méthodologie qui constitue une raison d’être comme une mission du CSFRS.

Plusieurs notions-clés en découlent comme d’un fil conducteur : la prise de conscience, l’anticipation et le décèlement précoce, la disparition des frontières, la synergie et la mutualisation, la coopération et le dialogue.

La prise de conscience

Le besoin d’un renouveau de la pensée stratégique en France est, aujourd’hui un constat partagé : c’est la «nécessité d’une grande rénovation, voire d’une refondation, de nos grilles de lecture stratégique», selon les mots de Claude Guéant, accrue par l’ampleur des changements actuels, qu’il s’agisse d’une crise économique systémique ou du chamboulement géostratégique provoqué par l’émergence de nouvelles puissances.

Michel Rocard, de son côté, attentif à l’émergence du CSFRS, qualifie de «tragique» l’insuffisance de la culture stratégique en France : l’«éveil universitaire», constaté et salué, «ne remplace pas l’absence à peu près complète de culture stratégique dans le débat public».

La disparition des frontières

La distinction entre le «dedans» et le «dehors», entre l’intérieur et l’international s’estompe jusqu’à disparaître : chacune de nos difficultés, chacun des grands courants qui modifient la vie d’un pays a des origines ou des prolongements en dehors des frontières. Simple «convention de marché» (René Sève), la notion de frontière est devenue, selon Claude Guéant, «une intersection, c’est-à-dire un lieu, la manifestation d’une interdépendance, d’un dialogue construit et productif». Pour Nicole Chaix, en matière de défense, notamment, «la notion d’intérêts à défendre prend le pas sur celle de frontière».

Mais la relativisation de la «frontière» s’accompagne d’une intensification des liens, voire d’une évolution par des hybridations entre des domaines jusqu’ici séparés les uns des autres.

Ainsi, le criminologue Xavier Raufer évoque-t-il les liens entre des luttes, présentées comme politiques, et la criminalité : celle entre le gouvernement mexicain et les cartels de la drogue dans l’Etat de Chihuahua, au Mexique, en constitue un exemple quotidien. Les interventions militaires en Irak ou en Afghanistan mettent également en évidence la complémentarité indispensable entre une intervention militaire et la restauration de la gouvernance.

Mais plus encore, la réussite de l’action s’appuie désormais sur la connaissance et la prise en compte des diversités culturelles ou sociales. Les frontières ne sont pas seulement géographiques ou matérielles, elles sont aussi intellectuelles : aujourd’hui l’interdisciplinarité et la transversalité deviennent des outils indispensables pour aborder de façon pertinente les questions contemporaines.

La synergie et la mutualisation

Une conséquence de l’interdisciplinarité est l’impératif de «coopération : aucune bataille ne se remporte seul. En politique internationale comme en économie, dans le domaine de la sécurité comme dans celui du développement durable, le succès est le fruit de l’alliance de toutes les parties prenantes». Il convient de mettre en commun des moyens qui se renforcent entre eux pour aboutir à un même but.

Cela signifie en particulier un renforcement de la synergie des acteurs publics et privés. Claude Guéant en souligne la nécessité, notamment (mais pas seulement) dans le domaine économique : «L’heure est venue de réaliser la synergie de stratégies publiques et privées, notamment dans les secteurs qui influent directement sur la souveraineté, brevets, logiciels, industrie…» Il en appelle également au «décloisonnement des services de l’Etat dans le seul objectif de partager l’information stratégique pour obtenir de meilleurs résultats».

Coopération et dialogue

Il faut «faire entendre la voix de la France, conformément à sa tradition», dans la gouvernance mondiale qu’exige notre interdépendance face aux problèmes communs et aux changements systémiques en cours. «Qu’il s’agisse de la lutte contre la crise économique ou de la sécurité nationale et de la défense, les réponses naissent, aujourd’hui, de la solidarité et de la concertation, de la réflexion et de l’action collective…»

«La France doit montrer au monde qu’elle accorde une place privilégiée à la pensée stratégique et connaît toute l’importance d’en rénover les fondements… [elle doit] apporter au monde une voix originale sur les questions de sécurité et de défense.» (Claude Guéant).

…et une voie

Le spectre délibérément très large balayé lors des Assises fait émerger des thématiques et des préoccupations qui sont à approfondir dans les prochains mois, en particulier à travers les programmes de recherche du CSFRS.

Au moins six thématiques ont été explorées : le poids des intérêts économiques, les questions centrales autour de la défense, les lieux de rupture, l’importance des normes, la préservation des libertés individuelles, le lien avec l’opérationnel.

L’importance des normes

La généralisation des normes accompagne la mondialisation. Les normes sont liées notamment à l’interopérabilité (armements), à la sécurité des consommateurs, au développement durable et, depuis peu, à la gouvernance financière mondiale. L’adoption d’un référentiel international devient ainsi un enjeu stratégique majeur, comme l’a montré Valérie Derouet dans le cas de l’industrie nucléaire.

Ces normes sont largement influencées par les traditions, le savoir-faire ou les pratiques des pays dominants dans le secteur concerné. Le maintien de la compétitivité des entreprises nationales ou européennes passe par une prise de conscience de ces enjeux puis la mise en œuvre d’une politique de soutien des secteurs dans lesquels on souhaite pouvoir continuer à peser.

Autour de la Défense

Tout d’abord, l’avenir de la guerre, le rôle des armées et les évolutions des stratégies militaires : certes, le temps des conflits clausewitziens semble révolu, «nos ennemis ne sont pas des peuples, encore moins des religions ou des cultures» (Claude Guéant), point repris par Michel Rocard qui rappelle, cependant, qu’une telle évolution ne saurait se faire «par prétérition». D’ailleurs, cette apparente décadence de la guerre n’est-elle pas l’oubli que la guerre ne se donne à voir et ne se comprend que dans ses multiples visages… et qu’il en existe un invariant : c’est un acte politique (Louis Gautier).

Les actions militaires, françaises ou étrangères, en Irak ou en Afghanistan, face aux organisations non-étatiques armées (milices, talibans…) soulignent la nécessité d’adapter le «paradigme opérationnel» (Michel Goya) des années 90 parce qu’une «brillante tactique ne saurait combler l’absence de vision stratégique»… Dès lors, comment conduire avec succès le rétablissement de la stabilité d’un pays secoué par la violence ? Les limites de l’action directe semblent en passe d’être atteintes, l’assurance que donnait la supériorité technologique est mise au défi (Louis Gautier), ouvrant peut-être un nouvel âge d’or à l’action indirecte (Olivier Zajec). C’est le point de vue de plusieurs stratèges américains, théorisé par le concept de Security Force Assistance qui, à l’aune des engagements récents, vient revisiter la doctrine de Guam du président Nixon.

Enfin, la question du devenir de l’arme nucléaire est prégnante et impacte les débats sur le désarmement comme sur la prolifération : pour la France, la question du post 2030 se pose demain, dans le cadre du prochain quinquennat (L. Gautier), tandis que Michel Rocard en souligne l’indispensable approche pluridisciplinaire pour permettre, in fine, au politique de discriminer et de choisir.

Les lieux de rupture

René Sève met en évidence le danger potentiel que représente, en tant que manifestations d’injustice et de déséquilibre, la confrontation de «deux géographies» : l’une, «société mondialisée» avec des élites riches et une classe moyenne formant «le moteur d’une croissance et d’une culture globales». Et «une autre géographie : celle des mégalopoles explosives, des villes isolées des grands flux commerciaux… des campagnes déshéritées, des zones montagneuses peu accessibles…» Ces ruptures sont également technologiques…

Le poids des intérêts économiques

Le sujet est vu sous deux angles : la protection de nos avantages compétitifs contre les intrusions et les détournements, d’une part, mais aussi, de façon plus pro-active, d’autre part, la promotion et le soutien de la recherche et de l’innovation.

Sécurité informatique, lutte contre la cyber­criminalité, renseignement, protection des brevets, «protection du périmètre économique de souveraineté» sont autant de domaines d’action, impliquant une coopération entre acteurs publics et privés.

Lien avec l’opérationnel

Michel Rocard n’a pas caché que le passage à l’opérationnel lui semblait le moment le plus difficile dans le processus de décision stratégique. Il ne suffit pas d’avoir identifié, grâce au décèlement précoce, les problèmes futurs, il faut encore en tirer les conséquences et passer à l’action.

La préservation des libertés intellectuelles

Le lien entre les lois liées à la sécurité et à l’Etat de droit montre la nécessité de rechercher un équilibre qui tienne compte également de l’environnement international, entre un «excès de loi» et un «déficit de loi», qui peuvent être également perçus comme menaçants pour les libertés.

Retour au sommaire « Dossiers »