« Bayanihan » : la nouvelle doctrine
de contre-insurrection des Philippines

Texte et photos Guillaume Belan. Reportage réalisé en janvier 2011

Depuis le 1er janvier, le département philippin de la Défense applique une nouvelle stratégie pour faire face aux menaces qui secouent le pays. Présentée par le CEMA, le général Ricardo David Jr., au président Benigno Aquino III, ce dernier l’a rendue publique fin décembre 2010. Dénommée “Bayanihan” (solidarité), elle vise à mettre fin à plusieurs décennies de conflits et d’insécurité, grâce à une approche centrée sur la population, la sécurité et le développement des zones les plus pauvres.

Cette initiative repose à la fois sur une présence militaire renforcée dans les territoires les plus reculés du pays et sur les actions civilo-militaires menées en partenariat avec les autres ministères (Santé, Police, Education…). «Il s’agit de gagner la paix et non plus la guerre», confiait à TTU, début janvier, le général Emmanuel Bautista, en charge des opérations à l’état-major interarmées philippin à Manille.

Le pays, secoué par plus de quarante ans de lutte contre le mouvement communiste NPA (New People Army, 4 000 combattants), doit aussi faire face, dans la partie sud du pays, à des mouvements séparatistes musulmans (dont le plus important est le MILF, Moro Islamic Liberation Front, crédité de 10 000 membres) ainsi qu’à des mouvements terroristes, dont le plus redouté demeure celui d’Abu Sayyef.

Même très affaibli, la menace prioritaire pour l’Etat demeure le NPA, qui souhaite instaurer un régime communiste sur l’ensemble du pays. «Avec le NPA et le MILF, nous voulons forcer le dialogue, les contraindre à abandonner les armes et à négocier, alors que la seule réponse aux groupes terroristes est de les vaincre militairement», explique le général Bautista.

Pour ce faire, les Philippins ont entamé un nouveau processus, basé sur le dialogue et l’implication des responsables locaux et des acteurs de la société civile, afin de rallier les populations. Un vrai changement de mode opératoire pour l’armée, alors qu’une vaste campagne de respect des droits de l’homme a été lancée. «Tolérance zéro pour les abus perpétrés par des soldats envers les populations locales», confie le général. Ces violences expliquent que de nombreux civils se soient, dans le passé, tournés vers les communistes, confirme à TTU le gouverneur Arturo T. Uy, de la province de Compostella Valley (Région des Visayas).

Cette nouvelle stratégie fait ainsi la part belle aux actions civilo-militaires. Le colonel Ferozaldo Regencia Pa, en charge du commandement du soutien au développement national, a ainsi vu son budget plus que doubler (plus de 15 millions d’euros annuels), afin de multiplier les projets CIMIC. «Il s’agit de routes pour relier les villages lointains, d’électricité ou de réseaux d’eau potable, d’écoles ou de soins médicaux», confirme le colonel Regencia Pa, «le but étant de donner le sens de l’appropriation de leur destin à ces populations». Par ailleurs, des forces auxiliaires, encadrées par l’armée, ont été créées dans les zones les plus reculées. La sécurité des villages les plus dangereux est assurée par un peloton constitué de “civilian armed forces geographical unit,” armés, entraînés et encadrés par des forces régulières.

Cette nouvelle approche “Bayanihan” n’est pas nouvelle. Elle a déjà été mise en pratique depuis quelques années dans la province de Bohol. Avec des résultats probants, d’où son extension au niveau national. «La rébellion communiste, très puissante avant, est devenue ici quasi-inexistante depuis 2007», confie le lieutenant-colonel Brawner, à la tête d’un bataillon de forces spéciales engagé sur l’île de Bohol, auparavant l’une des provinces les plus pauvres du pays. «Grâce à l’implication des acteurs locaux et aux actions civilo-militaires, la population nous soutient et nous informe, et le tourisme est revenu.» Les derniers éléments du NPA se sont rendus grâce à l’incitation du programme lancé en 2006, leur assurant sécurité, emploi et argent, «une vingtaine ont même rejoint l’armée».

Reste que le succès de cette nouvelle approche repose sur le bon vouloir des autorités locales, pas toujours coopératives. La province de Samar, non loin de Bohol, continue ainsi de connaître de nombreux affrontements armés (très souvent des équipes CIMIC, faiblement armées sont prises pour cible), tandis que “l’impôt révolutionnaire” continue d’être imposé aux entreprises et aux populations locales par le NPA. Quant aux négociations avec le MILF, si elles venaient à échouer, la violence resurgira dans le sud. «Nous avons des plans de redéploiement de nos forces», assure le commandement de la région sud.

crédits: G Belan


Reprendre le contrôle de zones auparavant sous influence communiste passe par une forte et permanente présence militaire dans les zones les plus reculées du pays.

Abu Sayyef marginalisé ?

Le ministère de la Défense philippin continue de mettre la pression sur le groupe terroriste d’Abu Sayyef. Alors que les effectifs du groupe terroriste ont chuté de 1 200 combattants en 2000 à moins de 400 aujourd’hui, suite à d’intenses opérations militaires, c’est une brigade des forces spéciales qui a pris pied sur l’île de Basilan depuis quelques mois. Localisé dans le sud du pays, sur les îles de Sulu et de Basilan, le groupe terroriste continue cependant de frapper localement, comme l’a montré, le 25 décembre dernier, l’explosion d’une bombe dans une église de Jolo, qui a provoqué onze blessés.

«Privé de ressources, le groupe Abu Sayyef est maintenant devenu un mouvement criminel qui se livre à l’extorsion et au kidnapping», assure à TTU le colonel Macario, commandant la TF Basilian. Une crainte demeure cependant, l’influence du mouvement Jemaah Islamiyah, dont une cinquantaine d’éléments se trouveraient dans la région de Mindanao et entraîneraient les membres d’Abu Sayyef à leurs méthodes (IED…). Acculés et isolés, les divers mouvements islamiques du sud du pays (Rouge MNLF…) pourraient toutefois s’associer pour reprendre du souffle.

Constitué de 7000 îles, le territoire est particulièrement difficile à contrôler. L’hélicoptère apparaît comme le moyen de transport et de lutte le plus adapté à cette géographie. Le parc philippin est constitué quasi-exclusivement par de vénérables Huey américains.
crédits: G Belan

Volet équipement

En dépit d’un budget Défense parmi les plus faibles d’Asie, Manille a lancé un important volet modernisation des forces baptisé “Capabilities upgrade programme”. Comprenant un volet formation, une large partie des fonds sera cependant dédiée à l’équipement : 5 milliards de pesos (environ 83 millions d’euros) viendront financer des programmes dédiés à la mobilité (avions, navires…), afin de pouvoir relier rapidement les 7 000 îles qui constituent le pays. Des équipements de vision nocturne et de nouveaux moyens de communications devraient aussi entrer en service. Alors que les Etats-Unis, toujours très influents dans le pays, vont céder certains matériels, la Chine continue de gagner en influence. En décembre 2010, Pékin a ainsi cédé gratuitement des équipements civils (bulldozers…).

Priorité au Sud

Sur les trois régions militaires (nord, centre et sud), 60 % des forces terrestres philippines (effectif total de 120 000, dont la moitié pour l’armée de terre) sont positionnées dans la région de Mindanao, au sud du pays. Tentant d’isoler les groupes rebelles et terroristes de leur soutiens étrangers, des patrouilles navales conjointes y sont réalisées avec les marines malaisienne et indonésienne. Les Etats-Unis ont lancé un programme de financement pour des stations radars Coastwatcher. Les américains demeurent très présents dans la région, spécialement dans les zones musulmanes, comme Basilan. La Task Force Philippines compte 600 conseillers, issus des différentes armées, y compris des Marines et des Navy Seals. Elle assure des missions d’entraînement, de CIMIC et de conseil.

Ile de Mindanao, où la population est à 70% musulmane. Outre les groupes terroristes, deux groupes séparatistes cohabitent (MNLF et MILF), pas toujours pacifiquement, comme l’a révélé l’affrontement entre des factions des deux mouvements qui a abouti à la mort de 6 personnes, dont une fillette, ce 6 février, dans la région de Cotabato. Le MNLF a signé un accord de paix avec le gouvernement, ce qui a provoqué une scission au sein du mouvement. Alors que certains anciens activistes séparatistes se retrouvent dans les rangs de l’armée régulière, d’autre continuent le combat au sein du « Rouge-MNLF ».


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