David Galula et Roger Trinquier : perceptions croisées de la contre-insurrection

Par Jean Le Cudennec

Auditeur de la 45e session de l’Institut des Hautes Etudes de Défense Nationale (1992/93)

La France si prompte à commémorer ses enfants tout spécialement lorsqu’ils font la une de l’actualité internationale a oublié David Galula (1919-1968) et Roger Trinquier (1908-1986) deux de ses plus prestigieux penseurs militaires du XXe siècle. L’occasion s’est pourtant présentée avec la publication concomitante, début 2008, par les éditions ECONOMICA de «Contre insurrection» (pour la première fois en français) de David Galula, et de «La guerre moderne» (réédition) de Roger Trinquier dont on commémorait par ailleurs le centenaire de sa naissance.

Ces deux officiers supérieurs, quasiment de la même génération, qui ont conceptualisé leurs expériences de la contre insurrection ont tout à la fois des points de convergence et de divergence que reflètent leurs carrière respectives.

Au-delà des divergences et des convergences de leurs carrières militaires, Roger Trinquier et David Galula perçoivent la guerre subversive de la même façon. Leurs analyses, reflet de leur expérience vécue sur différents «fronts» sont grosso modo similaires. Pour nos deux auteurs la population est l’élément central de toute guerre révolutionnaire et de son corollaire la contre insurrection. Seule peut-être l’emploi de la torture pour obtenir des renseignements sépare, tout au moins en apparence, nos deux penseurs. Pour le colonel Trinquier, les choses sont claires «si le rebelle donne sans difficulté les renseignements demandés, son interrogatoire sera rapidement terminé, en revanche des spécialistes devront, par tous les moyens, lui arracher ses secrets. Il devra alors, comme le soldat, affronter la souffrance et peut être la mort…»

David Galula lui, est plus elliptique dans son livre. Ainsi, il écrit «il serait dangereux et contre-productif de confier l’interrogatoire d’un rebelle à des amateurs». Enfin, Roger Trinquier conscient de l’impact des média, soulignait déjà dans la Guerre moderne, qu’un gouvernement ne devrait pas laisser une polémique s’engager contre ses forces armées (comme se fut la cas en Algérie pour nous, au Vietnam pour les Américains ou les Russes en Tchétchénie et plus récemment en Irak contre les forces US) qui ne profiterait qu’à l’ennemi.

Les travaux de R Trinquier et de D. Galula, à des époques différentes, furent d’excellents produits d’exportation de la pensée militaire française tout particulièrement aux Etats-Unis qui, compte tenu de leur influence sur nombre d’armées, médiatisèrent les idées et les modes d‘actions testés dans leurs forces armées. Ceci met en lumière la dégradation lente mais inexorable de notre pensée militaire au cours de ces quarante dernières années.

Il y a, en apparence au moins deux causes à cela. La première fut sans doute la dissuasion nucléaire qui tout en étant essentielle pour la défense de nos intérêts vitaux a, d’une certaine manière, contribué à geler la recherche (hormis dans cette nouvelle spécialité où brillèrent les généraux Ailleret, Beaufre, Gallois et Poirier) dans le domaine de la guerre dite conventionnelle ou de guérilla car la dissuasion, dont la spécificité fut et reste d’empêcher la guerre nucléaire, laissait le champ libre à d’autres types de guerres comme l‘explique très bien le général Lucien Poirier. La seconde découle sans doute de la spécificité de nos engagements extérieurs, au lendemain des guerres coloniales. Dans un premier temps nos forces prolongèrent un type d’opérations proche de celui des décennies précédentes en Afrique sub-saharienne. Puis, à partir des années quatre vingt l’Armée française se trouva impliquée dans un nouveau type d’opérations placées sous le signe du rétablissement de la paix dans un contexte postguerre froide marqué par la volonté du politique d’engranger les dividendes de la paix tout en s’appuyant sur la rhétorique des Droits de l’homme.

Ces opérations autre que la guerre, pourtant sanglantes, lorsque l’on comptabilise nos pertes (Liban, Espace yougoslave) alors que l’on nous rebattait les oreilles avec le « zéro mort », eurent aussi leurs théoriciens et autres analystes qui s’appliquèrent à expliquer que le temps était désormais à la maîtrise de la violence. Mais la guerre nous rattrapa très vite dès 1991/1992 lors du conflit dans le Golfe, Cette dernière expérience, qui montra nos limites dans de nombreux domaines, nous a ensuite, comme beaucoup d’autres, littéralement placés dans la dépendance intellectuelle anglo-saxonne et plus spécifiquement américaine (RMA, air land battle, guerre en réseaux, air power, transformation, land warrior, guerre asymétrique…) ce qui était somme toute assez logique, compte tenu de l’état de la réflexion et de la praxis développées par les forces US depuis le Vietnam. Aujourd’hui où en sommes nous? Des esprits chagrins estiment que nous avons touché le fond! Pour ces derniers il n’y aurait ni réflexion stratégique digne de ce nom au-delà des mots, ni travaux de qualité dans les domaines opératifs et tactiques.

Selon les partisans de ce courant tout est à reconstruire! Ils soulignent, à juste titre d‘ailleurs, l’absence de revues de qualité ouverte aux professionnels et aux experts de la chose militaire et estiment que la production contemporaine ne peut être comparée à celle du passé.

Cette analyse très dure, juste sous certains aspects, ne semble pas, à mon avis, tenir compte du frémissement que les observateurs attentifs perçoivent depuis quelque temps et qui s’est concrétisée notamment dans les travaux du Centre de doctrine d’emploi des forces (CDEF) ou dans celle de la revue Fantassin et d’un certains nombre de livres très divers, mais de qualité, comme: Grenadiers d’assaut, Tactique théorique, Guerre en montagne, La guerre probable, Les armées du chaos…

Notre engagement sur le théâtre afghan et les enseignements qu’en tirent déjà nos forces seront bénéfiques si les hiérarchies politiques et militaires laissent se développer au grand jour une réflexion encore trop timide en comparaison de celle des «Anciens».

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