Côte d’Ivoire : faire échec à la politique du pire

Louis Gautier

Par Louis Gautier, Président d’Orion, Conseiller-maître à la Cour des comptes et professeur en relations internationales

Orion, think-tank centré sur les problèmes de défense et des crises internationales, publie régulièrement des notes sur le site de la Fondation Jean-Jaurès. Les deux extraits et la présentation faite par Louis Gautier, président d’Orion, d’une note sur la Côte d’Ivoire n’ont pas été publiés, celle-ci étant réservée à Martine Aubry…

La crise post-électorale en Côte d’Ivoire est un rebondissement de plus dans un feuilleton au scénario politique éprouvé. Depuis 2002, pour se maintenir au pouvoir, Laurent Gbagbo, sans s’embarrasser de scrupule mais de façon particulièrement efficace, pratique la provocation et l’apaisement. Sa méthode consiste à donner des coups d’accélérateur (intimidations verbales, manifestations publiques, agressions physiques, manœuvres institutionnelles) pour aller le plus loin possible dans la direction qu’il recherche, avant de présenter comme une concession un léger retour en arrière et empocher la mise. Laurent Gbagbo sait jouer de l’inertie. Rappelons qu’en 2005, il fut traité comme un président au mandat échu, ce qui ne l’a pas empêché, à force de patience et d’obstination, de retrouver son statut d’homme fort sur lequel personne n’aurait parié après l’offensive ratée et les émeutes de 2004. De même, pour servir ses intérêts, il est parvenu à retarder de cinq ans l’organisation d’une élection à laquelle aucun obstacle concret ne s’opposait. Depuis bientôt sept semaines qu’il conteste la victoire d’Alassane Ouattara, son adversaire à l’élection présidentielle, il est d’ores et déjà parvenu à inscrire la crise dans la durée et à lui imposer son tempo, comme le prouve le nouveau report de la médiation africaine. Connus de tous, le comportement cynique de Gbagbo et ses actions criminelles, au premier rang desquelles figure le bombardement de Bouaké, qui causa la mort de neuf soldats français, justifie non seulement qu’on lui refuse mais que l’on condamne tout soutien. Cela dit, ce rappel à l’ordre, notamment à l’intention de certains à gauche, n’est pas d’une grande utilité pour faire évoluer une situation dans laquelle la France se trouve à la fois fortement exposée et largement privée de marges de manœuvre. La capacité d’influer sur les circonstances est présentement très faible ; la possibilité même de prévoir les événements à court terme est quasi nulle en raison du jeu bloqué des acteurs. Une certitude : la France est en posture difficile. Au plan politique, elle n’arrive pas à se dégager du mauvais rôle qui lui colle à la peau. Certains des protagonistes de la crise, avec des intentions contraires, voudraient faire encore jouer ce rôle à notre pays. Il doit bien s’en garder. Au plan sécuritaire, la présence en Côte d’Ivoire de 15 000 Français, otages potentiels de la situation, doit inciter à la prudence pour éviter d’être engagés à notre corps défendant. C’est pourquoi il convient d’adopter un langage moins agressif et plus articulé.

La communauté française : un otage potentiel

…La communauté française est un otage potentiel. Caler notre position sur cette réalité est la solution la plus raisonnable dans l’immédiat. Gbagbo a déjà montré qu’il pouvait s’en prendre à des ressortissants étrangers.(…) S’il est acculé, Laurent Gbagbo n’hésitera pas à s’en prendre aux Français. Il peut jouer de la menace et même inciter ses partisans à s’attaquer à quelques cibles choisies. Cette décision qui est son ultima ratio peut lui servir à garder la main sur les événements. Le pire du pire serait que Gbagbo, après avoir lancé une telle offensive, perde le contrôle de la situation. Dans ce cas, les attaques contre nos compatriotes pourraient se généraliser sur l’ensemble du territoire. Au sentiment antifrançais se joindrait la motivation du pillage. Ce scénario, terrible mais plausible, dicte nécessairement une conduite précautionneuse face à Laurent Gbagbo. Il est en effet techniquement très difficile aux forces françaises déployées en Côte d’Ivoire et à celles de l’Onu d’intervenir efficacement pour sauvegarder, puis évacuer, nos ressortissants dispersés sur le territoire. En cas de coup dur, la réactivité et la fiabilité des forces onusiennes sont incertaines ; quant à leur savoir-faire, il est médiocre. Les milices de Gbagbo et l’armée ivoirienne auraient vite raison des soldats fidjiens. Il faut donc envisager une implication opérationnelle rapide des troupes françaises en cas de dégradation du contexte.(…) Une telle opération de sécurisation n’est au demeurant pas préparée dans de bonnes conditions. Le rejet de l’accréditation de notre ambassadeur par Gbagbo complique singulièrement la mise en œuvre des mesures de sécurité préventive…

Quelles solutions pour la sortie de crise ?

…La France doit occuper une place moins exposée. Elle gagnerait à s’aligner sur la ligne plus en retrait du secrétaire général de l’Onu (et non l’inverse) et à en faire son porte-parole. Les déclarations virulentes et les initiatives diplomatiques mal calibrées ne sont certainement plus de mise aujourd’hui. Le soutien à Ouattara est acquis mais ne devrait pas nous distinguer des prises de positions des autres pays occidentaux plus attentistes que la France, alors qu’ils ont moins à perdre que nous. Il faut tout faire pour éviter le pire des scénarios : le déclenchement d’une campagne visant nos ressortissants et le déchaînement de la violence, notamment à Abidjan. Cette realpolitik, qui transige une fois de plus en Afrique avec les principes de la démocratie, est forcément décevante sur le court terme. C’est seulement sur le moyen terme que nous pouvons espérer parvenir à nos fins : chaque partie prenante doit être convaincue qu’en cas de maintien par la force de Gbagbo, l’étau de la France, de l’Union européenne et de la communauté internationale ne se desserrera pas. Pour l’heure, les efforts de réconciliation et de résolution pacifique de la crise doivent être au centre de notre argumentaire et de l’agenda politique. A cette fin, des solutions innovantes de médiation pourraient être tentées : les pays émergents, le Brésil et l’Inde devraient être invités à davantage soutenir les efforts de la communauté internationale. La Chine devrait être incitée à prendre une part du fardeau dans la mise en œuvre d’une politique multilatérale de sécurité en Afrique. La Côte d’Ivoire pourrait être la première expérience en ce sens.


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