CIA et intelligence artificielle

Les services de renseignement occidentaux connaissent une mutation accélérée de leurs activités avec la croissance exponentielle de la data-sphère. La CIA a ainsi décidé de ne pas laisser à la NSA le monopole des enjeux liés à l’intelligence artificielle.

Une directrice du développement technologique, Dawn Meyerriecks, a récemment été nommée pour décupler, via ces outils, les capacités de traitement de la centrale américaine et surtout la doter d’une métrique de cotation du renseignement quelque peu moins intuitive que celle utilisée traditionnellement par les spécialistes du renseignement humain. Plus de 137 projets pilotes portant directement sur l’IA viennent de recevoir un financement par le fonds In-Q-Tel. Data-visualisation, text-mining, traduction des langues rares, «tagging» automatique des flux vidéos, mais surtout «big picture».

Un document récemment déclassifié démontre que Langley a déployé sa première IA en 1983. Baptisée Analiza, elle était alors dédiée aux débriefing des agents pour y détecter des schémas de comportement à risque. Si la course à la technologie avec Pékin et Moscou est relancée dans ce domaine (ainsi que l’atteste le lancement d’un supercalculateur russe de 170 téraflops essentiellement dédié au deep learning, baptisé iPavlov, et réalisé d’ailleurs par la société californienne NVidia), comme ses consœurs occidentales, la CIA s’est non seulement enfermée dans des tropismes qui l’ont empêchée d’anticiper des événements majeurs (comme le soulèvement islamiste au Nord Mali), mais elle a également fini par lasser les responsables politiques en raison de la masse inexploitable de ses productions quotidiennes. Une tendance qui poussait ses détracteurs à la qualifier souvent d’«école de journalisme».

La stratégie IA de la CIA n’est donc pas qu’un moyen de renforcer ses capacités de collecte et de traitement, il s’agit surtout de renouer avec le monde de la décision politique en réduisant le niveau d’incertitude. C’est tout l’enjeu de l’analyse prédictive, qui identifie très amont des tendances structurantes dans des domaines souvent étrangers au domaine sécuritaire, mais qui auront un impact déterminant sur celui-ci.

Pourtant, cette stratégie pourrait être compromise par deux paramètres bien humains. D’une part, l’hostilité interne. Les barons de la CIA ont souvent fait toute leur carrière sur le recrutement ou l’exploitation d’une seule source humaine, et n’accepteront pas de se voir contredits par des analyses souvent issues d’informations ouvertes (open data, réseaux sociaux..). Et d’autre part, le monde des décideurs politiques, qui, s’il n’est pas accompagné pour appréhender les résultats souvent contre-intuitifs des algorithmes d’IA, risque d’en rejeter tout l’apport.

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